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Le Lis et le Lion

Электронная книга - «Le Lis et le Lion». Краткое содержание книги:

Avec la mort de Charles IV le Bel s'éteint la dynastie capétienne. La branche Valois la remplace dans le ciel de France.
Le comte Robert d'Artois anime ces années décisives pour l'Occident européen. Nul ne s'est dépensé plus que lui pour faire attribuer la couronne à son cousin Philippe de Valois. En échange, il attend qu'on lui rende le comté de ses aïeux. Pour soutenir son bon droit, rien ne l'arrête : ni l'usage de faux, ni le parjure ou les crimes. Déchu de ses titres, banni de sa patrie, c'est lui qui prononcera, devant le roi Edouard III et le Parlement d'Angleterre, la harangue qui sera le premier acte de la guerre de Cent Ans.
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— Adieu, Isabelle, ma reine, s’écria-t-il ; nous nous sommes bien aimés !

Et c’était vrai. Le plus grand, le plus spectaculaire, le plus dévastateur amour du siècle, commencé comme un exploit de chevalerie, et qui avait ému toutes les cours d’Europe, jusqu’à celle du Saint-Siège, cette passion qui avait frété une flotte, équipé une armée, s’était consommée dans un pouvoir tyrannique et sanglant, s’achevait entre des haches, à la lueur d’une torche fumeuse. Roger Mortimer, huitième baron de Wigmore, ancien Grand Juge d’Irlande, premier comte des Marches, était conduit vers les prisons ; sa royale maîtresse, en chemise, s’écroulait au pied du lit.

Avant l’aurore, Bereford, Daverill, Wynyard et les principales créatures de Mortimer étaient arrêtés ; on se lançait à la poursuite du sénéchal Maltravers, de Gournay et Ogle, les trois meurtriers d’Édouard II, qui avaient aussitôt pris la fuite.

La foule, au matin, s’était massée dans les rues de Nottingham et hurlait sa joie au passage de l’escorte qui emmenait sur une charrette, suprême honte pour un chevalier, Mortimer enchaîné. Tors-Col, l’oreille sur l’épaule, était au premier rang de la population et, bien que ses yeux malades vissent à peine le cortège, il dansait sur place et lançait en l’air son bonnet.

— Où le conduit-on ? demandaient les gens.

— À la tour de Londres.

III

VERS LES COMMON GALLOWS

Les corbeaux de la Tour vivent très vieux, plus de cent ans, dit-on. Le même énorme corbeau, attentif et sournois, qui sept ans plus tôt cherchait à piquer les yeux du prisonnier à travers les barreaux du soupirail, était revenu se poster devant la cellule.

Était-ce par dérision qu’on avait assigné à Mortimer son cachot d’autrefois ? Là où le père l’avait gardé dix-sept mois enfermé, le fils à son tour le tenait captif. Mortimer se disait qu’il devait y avoir dans sa nature, dans sa personne, quelque chose qui le rendait intolérable à l’autorité royale, ou qui lui rendait insupportable cette autorité. De toute manière, un roi et lui ne pouvaient cohabiter dans la même nation, et il fallait bien que l’un des deux disparût. Il avait supprimé un roi ; un autre roi allait le supprimer. C’est un grand malheur que d’être né avec une âme de monarque quand on n’est pas destiné à régner.

Mortimer, cette fois, n’avait plus l’espérance ni même le désir de s’évader. Il lui semblait être déjà mort, depuis Nottingham. Pour les êtres tels que lui, dominés par l’orgueil, et dont les plus hautes ambitions ont été un moment satisfaites, la chute équivaut au trépas. Le vrai Mortimer était à présent, et pour l’éternité humaine, inscrit dans les chroniques d’Angleterre ; le cachot de la Tour ne contenait que sa charnelle mais indifférente enveloppe.

Chose singulière, cette enveloppe avait retrouvé des habitudes. De la même manière que lorsqu’on revient, après vingt ans d’absence dans la demeure où l’on vécut enfant, on pèse du genou machinalement et par une sorte de mémoire musculaire sur le battant de la porte qui autrefois forçait, ou bien l’on pose le pied au plus large de l’escalier pour éviter le bord d’une marche usée, de la même manière Mortimer avait repris les gestes de sa précédente détention. Il pouvait, la nuit franchir les quelques pas du soupirail au mur sans jamais se cogner ; il avait, dès son entrée, repoussé l’escabelle à sa place ancienne ; il reconnaissait les bruits familiers, la relève de la garde, la sonnerie des offices à la chapelle Saint-Pierre ; et cela sans le moindre effort d’attention. Il savait l’heure où on lui apportait son repas, la nourriture était à peine moins mauvaise que du temps de l’ignoble constable Seagrave.

Parce que le barbier Ogle avait servi d’émissaire à Mortimer, la première fois, pour organiser sa fuite, on refusait de lui envoyer quelqu’un pour le raser. Une barbe d’un mois lui poussait aux joues. Mais, à ce détail près, tout était semblable, jusqu’à ce corbeau que Mortimer avait naguère surnommé « Édouard », et qui feignait de dormir, ouvrant de temps en temps son œil rond avant de lancer son gros bec à travers les barreaux.

Ah, si ! Quelque chose manquait : les monologues tristes du vieux Lord Mortimer de Chirk, gisant sur la planche qui servait de couche… À présent, Roger Mortimer comprenait pourquoi son oncle avait refusé autrefois de le suivre dans son évasion. Ce n’était ni par peur du risque ni même par faiblesse de corps ; on a toujours assez de forces pour entreprendre un chemin, même si l’on doit y tomber. C’était le sentiment que sa vie était terminée qui avait retenu le Lord de Chirk, et lui avait fait préférer attendre sa fin, sur ce bat-flanc.

Pour Roger Mortimer, qui ne comptait que quarante-cinq ans, la mort ne viendrait pas d’elle-même. Il éprouvait une vague angoisse lorsqu’il regardait vers le centre du Green la place où l’on dressait habituellement le billot. Mais on s’habitue à la proximité de la mort par toute une suite de pensées très simples qui s’organisent pour constituer une mélancolique acceptation. Mortimer se disait que le corbeau sournois vivrait après lui, et narguerait d’autres prisonniers ; les rats aussi vivraient, les gros rats mouillés qui montaient la nuit des berges vaseuses de la Tamise et couraient sur les pierres de la forteresse ; même la puce qui le taquinait sous sa chemise sauterait sur le bourreau, le jour de l’exécution, et continuerait de vivre. Toute vie qui s’efface du monde laisse les autres vies intactes. Rien n’est plus banal que de mourir.

Quelquefois il songeait à sa femme, Lady Jeanne, sans nostalgie ni remords. Il l’avait assez tenue à l’écart de sa puissance pour que l’on eût quelque raison de s’en prendre à elle. On lui laisserait, sans doute, la disposition de ses biens personnels. Ses fils ? Certes, ses fils auraient à subir la séquelle des haines dont il était l’objet ; mais comme il y avait peu de chances qu’ils devinssent jamais hommes d’aussi vaste valeur et d’aussi haute ambition que lui, qu’importait qu’ils fussent ou ne fussent pas comtes dans les Marches ? Le grand Mortimer, c’était lui, ou plutôt ce qu’il avait été. Ni pour sa femme, ni pour ses fils, il n’éprouvait de regrets.

La reine ?… La reine Isabelle mourrait un jour, et de cet instant-là il n’existerait plus personne sur terre à l’avoir connu dans sa vérité. C’était seulement lorsqu’il pensait à Isabelle qu’il se sentait encore quelque peu rattaché à l’existence. Il était mort à Nottingham, certes ; mais le souvenir de son amour continuait de vivre, un peu comme les cheveux s’obstinent à croître quand le cœur a cessé de battre. Voilà tout ce qui restait au bourreau à trancher. Quand on séparerait la tête du corps, on anéantirait le souvenir des mains royales qui s’étaient nouées à ce cou.

Comme chaque matin, Mortimer avait demandé la date. On était le 29 novembre ; le Parlement devait donc se trouver réuni et le prisonnier s’attendait à comparaître. Il connaissait assez la lâcheté des assemblées pour savoir que nul ne prendrait sa défense, bien au contraire. Lords et Communes allaient se venger avec empressement de la terreur qu’il leur avait si longtemps inspirée.

Le jugement avait déjà été prononcé, dans la chambre de Nottingham. Ce n’était pas à un acte de justice qu’on allait le soumettre, mais seulement à un simulacre nécessaire, une formalité, tout exactement comme lors des condamnations naguère ordonnées par lui.

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