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Электронная книга - «Toi, Marianne». Краткое содержание книги:

Adorée naguère par l'Empereur, obligée de contracter un mariage de convenance avec un prince italien, Marianne sait désormais que son cœur et que son destin sont à jamais liés à Jason Beaufort, l'aventurier des quatre mers, l'homme qui risqua sa vie pour elle. Toujours pourchassée, dans des circonstances tragiques, Jason lui donne rendez-vous à Venise. Un voyage dont Marianne rêvait comme d'une envolée vers le bonheur. Mais une fois de plus, c'est Napoléon et ses sombres menées diplomatiques qu'elle rencontre sur sa route, qui la conduit jusqu'à Constantinople, après un passage par les îles grecques. C'est là, au large de Cythère, que son amour est sur le point de faire naufrage. Jason est-il bien le preux chevalier auquel elle a donné sa vie ? Ce bonheur espéré, y a-t-elle droit sur cette terre ?
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Elle chercha des yeux la pendule, encastrée dans la boiserie, vit qu’il était 10 heures et songea à se lever, bien qu’elle n’en eût aucune envie. Elle avait surtout faim, car elle n’avait rien mangé la veille avant d’embarquer.

Ses hésitations en étaient là quand la porte s’ouvrit devant un plateau chargé derrière lequel apparaissaient Agathe, aussi digne et aussi amidonnée que dans l’hôtel parisien de sa maîtresse, et Jolival en négligé du matin. Celui-ci semblait d’excellente humeur :

— Je viens voir comment vous avez passé la nuit, déclara-t-il gaiement, et aussi comment vous êtes installée ! Mais je vois que vous n’avez rien à désirer ! Mazette ! Du damas, des tapis ! Notre capitaine vous traite bien !

— Est-ce que vous êtes mal logé, Arcadius ?

— Non pas ! Je suis logé à peu près comme lui : c’est-à-dire avec un confort... spartiate mais très acceptable ! Et la propreté de ce navire est au-dessus de tout éloge.

— La propreté, je suis d’accord, mais il y a cette odeur... une odeur que je ne parviens pas à définir. Ne sentez-vous pas ? Mais peut-être n’existe-t-elle pas dans vos quartiers ?

— Si fait ! Je l’ai remarquée, fit Jolival en s’installant sur le pied de la couchette pour piocher une tartine et quelques gâteaux sur le plateau. Je l’ai remarquée bien qu’elle soit très faible... Mais je n’y ai pas cru !

— Pas cru ? Pourquoi donc ?

— Parce que...

Jolival s’arrêta un instant, dégusta sa tartine, puis avec une soudaine gravité reprit :

— Parce qu’une fois dans ma vie j’ai respiré une odeur semblable, mais intense, mais parvenue à un incroyable degré de puanteur. C’était à Nantes, sur les quais... auprès d’un navire négrier. Le vent soufflait du mauvais côté !

La main de Marianne qui se versait une tasse de café demeura en suspens. Elle leva sur son ami un regard incrédule :

— C’était la même odeur ? Vous êtes certain ?

— Ce genre de fumet ne s’oublie plus quand, une fois, on l’a respiré ! J’avoue qu’il m’a tourmenté toute la nuit.

Marianne reposa la cafetière d’une main si peu sûre qu’une large tache brune s’étala sur la serviette qui garnissait le plateau.

— Vous n’imaginez tout de même pas que Jason se livre à ce trafic abominable !

— Non, car alors l’odeur, malgré les lavages répétés et les fumigations, serait beaucoup plus forte. Mais je me demande s’il n’aurait pas, une fois, opéré ce genre de... transport !

— C’est impossible ! lança Marianne avec violence. Rappelez-vous, Arcadius, qu’il y a six mois, la « Sorcière », gardée à vue à Morlaix, était enlevée par Surcouf et conduite, par lui, jusqu’à notre rendez-vous ! Si Jason s’était livré à cet infâme commerce, il aurait, lui aussi, senti l’odeur... et je ne crois pas qu’il aurait, alors, accepté de courir des risques pour le maître d’un bateau de ce genre. Enfin, je vous rappelle que Jason, quand il fait de la contrebande, charge du vin, pas de la chair humaine !

Elle tremblait d’indignation et, en reposant la tasse dans la soucoupe, la heurta nerveusement. Jolival lui dédia un sourire apaisant :

— Calmez-vous ! Dans un instant vous allez me reprocher d’avoir accusé notre ami de n’être qu’un vil négrier ! Je n’ai rien dit de semblable. D’ailleurs, et même si je dois vous décevoir, Surcouf, s’il avait remarqué quelque chose, n’aurait pas protesté. Lui aussi a parfois transporté du « bois d’ébène » sur ses navires. Un bon armateur ne saurait avoir de ces délicatesses ! Cela dit, je me suis étonné, comme vous, de ce fumet bizarre.

— Qui n’est peut-être pas celui que vous dites ! Après tout, si vous ne l’avez respiré qu’une fois !

— On n’oublie pas ce genre de choses, coupa Arcadius gravement. Et elle est de celles dont aucun lavage ne peut venir à bout, et, à moins que ce navire n’ait subi une épidémie de fièvre jaune...

— Assez là-dessus, Arcadius ! Vous me peinez. Vous êtes victime d’une illusion. Il y a peut-être simplement des rats crevés à bord. Où est Jason à cette heure ?

— Dans la chambre des cartes, vers l’avant ! Souhaitez-vous donc lui rendre visite ?

Une inquiétude voltigeait, impalpable, sous l’ironie légère du ton, mais Marianne, calmement, se versa une nouvelle tasse de café. L’arôme brûlant du breuvage emplissait l’étroite pièce, chassant la senteur insidieuse.

— Le devrais-je ?

— Cela ne s’impose pas... à moins que vous ne souhaitiez régaler l’équipage d’un supplément de passe d’armes dans le genre de celle d’hier soir ! Notre skipper est de fort méchante humeur, il me semble, car, avant d’aller s’enfermer à l’avant, il a fait retentir la dunette d’une étonnante tempête dont l’objet était l’arrimage défectueux d’un tonneau.

Marianne s’essuya les lèvres avec un soin inusité qui lui permit de garder baissées un instant ses paupières frangées de longs cils courbes qui, vers les tempes, se retroussaient d’une façon qui parut à Jolival plus frondeuse que jamais. Pourtant, sa voix fut un miracle de calme douceur en répondant :

— Aussi n’ai-je aucune intention de me mettre sur son chemin. Je désire seulement respirer l’air sur le pont et me dégourdir les jambes.

— Le temps est gris, la mer assez forte et il pleut.

— J’ai vu. Mais j’ai besoin d’air. Nous nous promènerons ensemble, Jolival, si vous voulez bien venir me prendre d’ici une demi-heure car, à voir votre mine, je devine que vous allez encore trouver une mauvaise raison pour m’empêcher de sortir... par exemple : que je suis, avec Agathe, la seule femme à bord et qu’il y a une centaine d’hommes d’équipage ? Je n’ai aucune envie de passer mon temps enfermée dans ce trou et d’abord, parce que je suis à peu près certaine que Ja-son n’en franchira jamais le seuil ! Ai-je raison ?

Jolival s’abstint de répondre. Haussant des épaules fatalistes, il entreprit, vers la porte, une navigation difficile entre les malles entrouvertes qui laissaient échapper des rubans et des falbalas.

Quand il eut disparu, Marianne voulut se remettre aux mains de sa femme de chambre, mais constata qu’elle avait disparu. Seule, une voix faible et mourante répondit à son appel. Courant vers le fond de sa cabine, elle découvrit la pauvre Agathe, affalée sur sa couchette et vomissant spasmodiquement dans son tablier amidonné. Sa coquetterie et sa dignité avaient totalement disparu. Il ne restait plus qu’une petite créature au visage verdâtre qui ouvrait péniblement sur sa maîtresse des yeux de noyée.

— Mon Dieu, Agathe ! Tu es malade à ce point ? Mais pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Ça... m’a pris d’un seul coup. En apportant le plateau... Je ne me sentais pas bien et, en arrivant ici... Ça doit être... l’odeur des œufs frits et du lard ! Oooooooh !...

La seule évocation de ces victuailles amena une nouvelle nausée et la jeune camériste replongea dans son tablier.

— Tu ne peux pas rester comme ça ! décida Marianne en remplaçant, pour commencer, le tablier par une cuvette ! Il y a un médecin sur ce sacré bateau ! Je vais le chercher ! Il a une sale tête mais il te soulagera peut-être.

Vivement, elle bassina le visage d’Agathe avec de l’eau fraîche et de l’eau de Cologne, lui donna un flacon de sels puis, enfilant un étroit manteau de drap couleur miel qu’elle boutonna jusqu’au cou pour cacher sa chemise de nuit, elle entoura sa tête d’une écharpe et se lança dans l’escalier qui, du milieu du bateau, conduisait au pont et débouchait entre le mât de misaine et le grand mât. Elle eut quelque peine à atteindre la surface.

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