Le Compagnon Du Tour De France
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:
– Vous êtes bien malheureux! répéta-t-elle à plusieurs reprises, et je ne puis vous faire aucun bien?
– Non, non, vous ne le pouvez pas, répondit Pierre.
Alors Yseult fit un pas vers lui; et après quelques instants d’hésitation, tandis qu’il essuyait ses joues inondées de sueur et de larmes:
– Maître Huguenin, lui dit-elle, en votre âme et conscience, pensez-vous ne devoir pas me dire la cause de vos larmes? Si vous répondez que vous ne le devez pas, je ne vous interrogerai plus.
– Je vous jure sur l’honneur que je pleure à présent sans cause réelle, à ce qu’il me semble. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me sens terrassé ainsi, et il me serait impossible de vous l’expliquer.
– Mais tout à l’heure, reprit Yseult avec effort, quand je vous ai surpris dans le même état où vous venez de retomber, qu’aviez-vous? Est-ce donc un secret que vous ne puissiez confier?
– Je le pourrais, et vous verriez que ce ne sont pas des pensées indignes de vous occuper aussi.
– Mais ne voudriez-vous pas confier ces pensées à mon père?
– Je pourrais les dire tout haut et devant le monde entier; mais je ne sais pas s’il y aurait dans le monde entier un seul homme qui pût y répondre.
– Moi, je crois que cet homme existe, et c’est celui dont je vous parle. C’est le plus juste, le plus éclairé et le meilleur que je connaisse; vous devez trouver naturel que je vous le recommande. Écoutez: dans deux heures il viendra s’asseoir sous ce tilleul que vous voyez là-bas, à l’entrée du parterre. C’est là qu’il vient, tous les jours de beau temps, déjeuner, lire ses journaux, et causer avec moi. Voulez-vous venir causer aussi? Si je vous gêne, je vous laisserai seul avec lui.
– Merci! merci! répondit Pierre. Vous voulez me faire du bien; vous êtes charitable, je le sais. Je sais aussi que votre père est savant, qu’il est sage et généreux; mais je suis peut-être trop fou et trop malade pour qu’il me délivre l’esprit d’un souci cruel. D’ailleurs j’ai un meilleur conseil; je l’interroge souvent, et j’espère qu’il finira par me répondre. Ce conseil, c’est Dieu!
– Qu’il vous soit donc en aide! répondit Yseult; je le prierai pour vous.
Et elle s’éloigna, après l’avoir salué timidement; mais en se retirant, elle s’arrêta et se retourna plusieurs fois pour s’assurer qu’il ne retombait pas dans le délire. Pierre, voyant cette sollicitude délicate et franche, se leva pour la rassurer, et reprit le chemin de l’atelier. Mais, dès qu’il eut vu Yseult rentrer dans le château par une autre porte, il revint sur ses pas, et ramassa quelques-unes des fleurs qu’elle avait laissées sur le gazon. Il les cacha dans son sein comme des reliques, et alla se mettre à l’ouvrage. Mais il n’avait pas de force. Outre qu’il était à jeun, n’ayant ni l’envie ni le courage d’aller déjeuner, il était brisé dans tous ses os; et, si l’ivresse d’un irrésistible amour ne fût venue le soutenir, il eût déserté l’atelier.
– Qu’as-tu? lui dit le père Huguenin, qui remarqua l’altération de ses traits et la mollesse de son travail. Tu es malade, il faut aller te reposer.
– Mon père, répondit le pauvre Pierre, je n’ai pas plus de courage aujourd’hui qu’une femme, et je travaille comme un esclave. Laissez-moi dormir un peu sur les copeaux, et je serai peut-être guéri quand vous me réveillerez.
Amaury, le Berrichon et les apprentis lui firent un lit de leurs vestes et de leurs blouses, en lui promettant de regagner le temps à sa place, et il s’endormit au bruit de la scie et du marteau qui lui était trop familier pour interrompre son sommeil.
CHAPITRE XXII
– Qu’a-t-il donc à dormir ainsi les yeux ouverts? Il a l’air de rêvasser dans la fièvre. Réveille-toi tout à fait, mon Pierre, cela te vaudra mieux que de trembler et de soupirer comme tu fais.
Ainsi parlait le père Huguenin, et il secouait son fils pour l’éveiller. Pierre obéit machinalement, et se souleva; mais les cieux n’étaient pas encore refermés pour lui. Il ne dormait plus; mais il voyait encore passer autour de lui des formes idéales, et les accords des lyres sacrées résonnaient à ses oreilles. Il était debout et sa vision était à peine dissipée. Il était surtout frappé du parfum des fleurs qui le suivait jusque dans la réalité. – Est-ce que vous ne sentez pas l’odeur des roses et des lis? dit-il à son père qui le regardait d’un air inquiet.
– Je le crois bien, dit le père Huguenin, tu as des fleurs plein ta chemise; on dirait que tu as voulu faire de ta poitrine un reposoir de la Fête-Dieu.
Pierre vit en effet les fleurs d’Yseult s’échapper de son sein et tomber à ses pieds.
– Ah! dit-il en les ramassant, voilà ce qui m’a procuré ce beau rêve! Et, sans se plaindre d’avoir été interrompu, il se remit à l’ouvrage plein de force et d’ardeur.
CHAPITRE XXIII
Ce jour-là la marquise n’avait pas dîné au château. Elle avait été rendre visite à une de ses parentes établie dans une petite ville des environs. Elle était partie le matin dans une légère calèche découverte traînée par un seul cheval, et accompagnée d’un seul domestique qui menait la voiture.
Joséphine fut retenue à dîner par sa cousine, et ne put reprendre le chemin de Villepreux que vers la chute du jour. Elle remarqua avec une certaine inquiétude, en montant en voiture, que Wolf, le cocher, avait la voix haute et le teint fort animé. Cette inquiétude augmenta lorsqu’elle le vit descendre rapidement la rue mal pavée de la ville, frisant les bornes avec cette audace et ce rare bonheur qui accompagnent souvent les gens ivres. Le fait est que Wolf avait rencontré des amis: expression consacrée chez les ivrognes pour expliquer et justifier leurs fréquentes mésaventures. Ces braves gens-là ont tant d’amis qu’ils n’en savent pas le compte, et qu’on ne saurait aller nulle part avec eux qu’ils n’en rencontrent quelques-uns.
Au bout de deux cents pas, Wolf, et par suite la calèche et la marquise, avaient déjà échappé par miracle à tant de désastres, qu’il était à craindre que la Providence ne vînt à se lasser. En vain Joséphine lui commandait et le conjurait d’aller plus doucement; il n’en tenait compte, et semblait donner des ailes au tranquille cheval qu’il conduisait. Heureusement peut-être le ciel lui inspira l’idée de remettre une mèche à son fouet, et de s’arrêter, à cet effet, devant la porte d’une petite maison située à la sortie du faubourg et décorée de cette inscription: Le père Labrique, maréchal-ferrant, toge à pied et à cheval, vend son, foin, avoine, etc.
La nuit tombait toujours, et la peur de Joséphine allait en augmentant. Dès qu’elle vit l’Automédon à bas de son siège, occupé à discourir avec les gens de la maison qui lui apportaient en même temps une mèche de fouet et un petit verre d’eau-de-vie, elle résolut de descendre de la voiture et de retourner à la ville demander à sa cousine un homme pour la conduire, ou l’hospitalité jusqu’au lendemain. Il n’y avait pas à espérer que Wolf, qui avait, comme de juste, la prétention d’être absolument à jeun, consentît à écouter ses plaintes. Elle appela donc quelqu’un pour lui ouvrir la portière. Monsieur, cria-t-elle à tout hasard à un homme qu’elle vit arrêté au milieu du chemin, ayez l’obligeance de m’aider à sortir de ma voiture. Avant qu’elle eût achevé sa phrase, la portière était ouverte, et un cavalier respectueux et empressé lui offrait la main. C’était le Corinthien.