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Je voudrais pas crever

Электронная книга - «Je voudrais pas crever». Краткое содержание книги:

Je voudrais pas crever, poème d’un homme jeune qui se sait bientôt condamné, donne son titre à un recueil de vingt-trois poèmes publiés après la mort de Boris Vian (1920–1959), et dont l’annonce de 1962 a marqué, avec quelques romans et nouvelles, le début de sa gloire posthume. N’était-ce point d’ailleurs une sorte de « chanson du néant » ?
Lorsque Noël Arnaud offrit à son tour l'édition de 1972, il y joignit quelques lettres de Vian au Collège de Pataphysique, l'institution pour laquelle celui-ci s'enthousiasma, passion qui venait après tant d'autres et qui avaient brûlé sa vie, telles que l'amour et l'amitié, le jazz, l'écriture, la liberté…
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Je mourrai d'un cancer de la colonne vertébrale

Je mourrai d'un cancer de la colonne vertébrale Ça sera par un soir horrible Clair, chaud, parfumé, sensuel Je mourrai d'un pourrissement De certaines cellules peu connues Je mourrai d'une jambe arrachée Par un rat géant jailli d'un trou géant Je mourrai de cent coupures Le ciel sera tombé sur moi Ça se brise comme une vitre lourde Je mourrai d'un éclat de voix Crevant mes oreilles Je mourrai de blessures sourdes Infligées à deux heures du matin Par des tueurs indécis et chauves Je mourrai sans m'apercevoir Que je meurs, je mourrai Enseveli sous les ruines sèches De mille mètres de coton écroulé Je mourrai noyé dans l'huile de vidange Foulé aux pieds par des bêtes indifférentes Et, juste après, par des bêtes différentes Je mourrai nu, ou vêtu de toile rouge Ou cousu dans un sac avec des lames de rasoir Je mourrai peut-être sans m'en faire Du vernis à ongles aux doigts de pied Et des larmes plein les mains Et des larmes plein les mains Je mourrai quand on décollera Mes paupières sous un soleil enragé Quand on me dira lentement Des méchancetés à l'oreille Je mourrai de voir torturer des enfants Et des hommes étonnés et blêmes Je mourrai rongé vivant Par des vers, je mourrai les Mains attachées sous une cascade Je mourrai brûlé dans un incendie triste Je mourrai un peu, beaucoup, Sans passion, mais avec intérêt Et puis quand tout sera fini Je mourrai.

Lettre à Boris

Modérateur Amovible du Corps des Satrapes

PARIS, 24–26 palotin 87

Vendremanche, 13–15 mai 1960

Mon cher Boris,

Que deviens-tu ? La dernière fois que je t'ai vu, en voisin, Cité Véron, c'était devant le cerisier et nous parlions de lui très affectueusement, c'est si rare aujourd'hui, les cerises à Paris. Un peu plus tard, en plein soleil, à Antibes où tu devais venir avec des amis retrouver d'autres amis, une voix soudain a dit :

…« Nous apprenons la mort »…

C'était une voix de la Radio-Télévision française. Elle ne simulait pas l'émotion, cette voix, c'était fort louable et s'efforçait de même ne pas paraître tout à fait indifférente. C'était le bon ton de la plus parfaite radio-objectivité. Pourtant, elle ne pouvait taire tout à fait une bien légitime jubilation professionnelle en apprenant à ses chers auditeurs que précisément, pour ne pas dire opportunément, tu étais mort en visionnant un film tiré d'un livre intitulé, comme ça se trouve : « J'irai cracher sur vos tombes ». Et la voix, après avoir rendu subrepticement hommage à la justice immanente, redevint primesautière, permanente, ondulatoire et bien de chez elle, en annonçant… et maintenant passons à quelque chose de plus gai.

Il apprenait ta mort Boris. Et que savait-il de ta vie et de ton savoir-vivre, et de la sienne de vie ! C'est ce qu'on se disait tantôt, le cerisier et moi, Cité Véron, à deux pas de l'Arizona, comme on parlait affectueusement de toi.

En haut, sur la terrasse, ta fille jouait avec la mienne, et Ergé et le Schmürz faisaient aussi bon manège. Il faisait beau. Pourtant la veille, le petit chat noir avait dévoré le trèfle à quatre feuilles, ainsi les supporters du bonheur ont aussi leurs petits ennuis. Les autres de même et l'angoisse du végétarien devant la Sainte Table n'a toujours d'égale que celle de la plante végétarienne qui crève et grève de faim devant la plante Carnivore.

Il faisait beau et nous faisions de même dans la mesure du possible.

De la cabine des projectionnistes du Moulin Rouge à images, sans coquillage à l'oreille, on entendait le bruit de la mer et en même temps le strident et réconfortant tintamarre des torpilles du grand film « Coulez le Bismarck », en attendant les édifiants échos du Dialogue des Carmélites.

Si Dieu veut bien entendu, que cet autre chef-d'œuvre passe aussi par ici.

À part cela rien de bien nouveau, sabrées, goupillonnées, enlevées, bellico, pacifico, presto, les Actualités, nocléo-tricolères et proliféro-pétrolifères suivent leur cours.

On joue toujours Hémoglobine à la Tragédie française et, mais ceci te fera plaisir, à la Foire du Trône la noce de l'Écume des Jours poursuit son voyage dans le Train-Fantôme qui a maintenant deux étages.

Je t'embrasse, mon cher Boris, et à bientôt ou tard.

Ton ami

JACQUES PRÉVERT
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