Les Essais - Livre III
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais - Livre III». Краткое содержание книги:
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
Comme on leur cede tous avantages d'honneur, aussi conforte lon et auctorise les deffauts et vices qu'ils ont: non seulement par approbation, mais aussi par imitation. Chacun des suivans d'Alexandre portoit comme luy, la teste à costé. Et les flateurs de Dionisius, s'entrehurtoient en sa presence, poussoyent et versoient ce qui se rencontroit à leurs pieds, pour dire qu'ils avoient la veuë aussi courte que luy. Les greveures ont aussi par fois servy de reommandation et faveur. J'en ay veu la surdité en affectation: Et par ce que le maistre hayssoit sa femme, Plutarque a veu les courtisans repudier les leurs, qu'ils, aymoyent. Qui plus est, la paillardise s'en est veuë en credit, et toute dissolution: comme aussi la desloyauté, les blasphemes, la cruauté: comme l'heresie, comme la superstition, l'irreligion, la mollesse, et pis si pis il y a: Par un exemple encores plus dangereux, que celuy des flateurs de Mithridates, qui d'autant que leur maistre pretendoit à l'honneur de bon medecin, luy portoient à inciser et cauteriser leurs membres: Car ces autres souffrent cauteriser leur ame, partie plus delicate et plus noble.
Mais pour achever par où j'ay commencé: Adrian l'Empereur debatant avec le Philosophe Favorinus de l'interpretation de quelque mot: Favorinus luy en quitta bien tost la victoire, ses amys se plaignans à luy: Vous vous moquez, fit-il, voudriez vous qu'il ne fust pas plus sçavant que moy, luy qui commande à trente legions? Auguste escrivit des vers contre Asinius Pollio: Et moy, dit Pollio, je me tais: ce n'est pas sagesse d'escrire à l'envy de celuy, qui peut proscrire: Et avoient raison. Car Dionysius pour ne pouvoir esgaller Philoxenus en la poësie, et Platon en discours: en condamna l'un aux carrieres, et envoya vendre l'autre esclave en l'isle d'Ægine.
CHAPITRE VIII De l'art de conferer
C'EST un usage de nostre justice, d'en condamner aucuns, pour l'advertissement des autres.
De les condamner, par ce qu'ils ont failly, ce seroit bestise, comme dit Platon: Car ce qui est faict, ne se peut deffaire: mais c'est afin qu'ils ne faillent plus de mesmes, ou qu'on fuye l'exemple de leur faute.
On ne corrige pas celuy qu'on pend, on corrige les autres par luy. Je fais de mesmes. Mes erreurs sont tantost naturelles et incorrigibles et irremediables: Mais ce que les honnestes hommes profitent au public en se faisant imiter, je le profiteray à l'avanture à me faire eviter.
Nonne vides Albi ut malè vivat filius, utque
Barrus inops? magnum documentum, ne patriam rem
Perdere quis velit.
Publiant et accusant mes imperfections, quelqu'un apprendra de les craindre. Les parties que j'estime le plus en moy, tirent plus d'honneur de m'accuser, que de me recommander. Voylà pourquoy j'y retombe, et m'y arreste plus souvent. Mais quand tout est compté, on ne parle jamais de soy, sans perte: Les propres condemnations sont tousjours accreuës, les louanges mescruës.
Il en peut estre aucuns de ma complexion, qui m'instruis mieux par contrarieté que par similitude: et par fuite que par suite. A cette sorte de discipline regardoit le vieux Caton, quand il dict, que les sages ont plus à apprendre des fols, que les fols des sages: Et cet ancien joueur de lyre, que Pausanias recite, avoir accoustumé contraindre ses disciples d'aller ouyr un mauvais sonneur, qui logeoit vis à vis de luy: où ils apprinssent à hayr ses desaccords et fauces mesures. L'horreur de la cruauté me rejecte plus avant en la clemence qu'aucun patron de clemence ne me sçauroit attirer. Un bon escuyer ne redresse pas tant mon assiete, comme fait un procureur, ou un Venitien à chevaclass="underline" Et une mauvaise façon de langage, reforme mieux la mienne, que ne fait la bonne. Tous les jours la sotte contenance d'un autre, m'advertit et m'advise. Ce qui poinct, touche et esveille mieux, que ce qui plaist. Ce temps est propre à nous amender à reculons, par disconvenance plus que par convenance; par difference, que par accord. Estant peu apprins par les bons exemples, je me sers des mauvais: desquels la leçon est ordinaire: Je me suis efforcé de me rendre autant aggreable comme j'en voyoy de fascheux: aussi ferme, que j'en voyoy de mols: aussi doux, que j'en voyoy d'aspres: aussi bon, que j'en voyoy de meschants. Mais je me proposoy des mesures invincibles.
Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c'est à mon gré la conference. J'en trouve l'usage plus doux, que d'aucune autre action de nostre vie. Et c'est la raison pourquoy, si j'estois à ceste heure forcé de choisir, je consentirois plustost, ce crois-je, de perdre la veuë, que l'ouyr ou le parler. Les Atheniens, et encore les Romains, conservoient en grand honneur cet exercice en leurs Academies. De nostre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand profit: comme il se voit par la comparaison de nos entendemens aux leurs. L'estude des livres, c'est un mouvement languissant et foible qui n'eschauffe point: la où la conference, apprend et exerce en un coup. Si je confere avec une ame forte, et un roide jousteur, il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre: ses imaginations eslancent les miennes. La jalousie, la gloire, la contention, me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l'unisson, est qualité du tout ennuyeuse en la conference.
Mais comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire, combien il perd, et s'abastardit, par le continuel commerce, et frequentation, que nous avons les avec esprits bas et maladifs. Il n'est contagion qui s'espande comme celle-là. Je sçay par assez d'experience, combien en vaut l'aune. J'ayme à contester, et à discourir, mais c'est avec peu d'hommes, et pour moy: Car de servir de spectacle aux grands, et faire à l'envy parade de son esprit, et de son caquet, je trouve que c'est un mestier tres-messeant à un homme d'honneur.
La sottise est une mauvaise qualité, mais de ne la pouvoir supporter, et s'en despiter et ronger, comme il m'advient, c'est une autre sorte de maladie, qui ne doit guere à la sottise, en importunité: Et est ce qu'à present je veux accuser du mien.
J'entre en conference et en dispute, avec grande liberté et facilité: d'autant que l'opinion trouve en moy le terrein mal propre à y penetrer, et y pousser de hautes racines: Nulles propositions m'estonnent, nulle creance me blesse, quelque contrarieté qu'elle aye à la mienne. Il n'est si frivole et si extravagante fantasie, qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit humain. Nous autres, qui privons nostre jugement du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions diverses: et si nous n'y prestons le jugement, nous y prestons aysement l'oreille. Où l'un plat est vuide du tout en la balance, je laisse vaciller l'autre, sous les songes d'une vieille. Et me semble estre excusable, si j'accepte plustost le nombre impair: le Jeudy au prix du Vendredy: si je m'aime mieux douziesme ou quatorziesme, que treziesme à table: si je vois plus volontiers un liévre costoyant, que traversant mon chemin, quand je voyage: et donne plustost le pied gauche, que le droict, à chausser. Toutes telles revasseries, qui sont en credit autour de nous, meritent aumoins qu'on les escoute. Pour moy, elles emportent seulement l'inanité, mais elles l'emportent. Encores sont en poids, les opinions vulgaires et casuelles, autre chose, que rien, en nature. Et qui ne s'y laisse aller jusques là, tombe à l'avanture au vice de l'opiniastreté, pour eviter celuy de la superstition.