Les Essais - Livre III
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais - Livre III». Краткое содержание книги:
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
J'ayme et honore le sçavoir, autant que ceux qui l'ont. Et en son vray usage, c'est le plus noble et puissant acquest des hommes: Mais en ceux-là (et il en est un nombre infiny de ce genre) qui en establissent leur fondamentale suffisance et valeur: qui se rapportent de leur entendement à leur memoire, sub aliena umbra latentes : et ne peuvent rien que par livre: je le hay, si je l'ose dire, un peu plus que la bestise. En mon pays, et de mon temps, la doctrine amande assez les bourses, nullement les ames. Si elle les rençontre mousses, elle les aggrave et suffoque: masse crue et indigeste: si desliees, elle les purifie volontiers, clarifie et subtilise jusques à l'exinanition. C'est chose de qualité à peu pres indifferente: tres-utile accessoire, à une ame bien nee, pernicieux à une autre ame et dommageable. Ou plustost, chose de tres-precieux usage, qui ne se laisse pas posseder à vil prix: en quelque main c'est un sceptre, en quelque autre, une marotte. Mais suyvons.
Quelle plus grande victoire attendez vous, que d'apprendre à vostre ennemy qu'il ne vous peut combattre? Quand vous gaignez l'avantage de vostre proposition, c'est la verité qui gaigne: quand vous gaignez l'avantage de l'ordre, et de la conduitte, c'est vous qui gaignez. Il m'est advis qu'en Platon et en Xenophon Socrates dispute plus, en faveur des disputants qu'en faveur de la dispute: et pour instruire Euthydomus et Protagoras de la cognoissance de leur impertinence, plus que de l'impertinence de leur art. Il empoigne la premiere matiere, comme celuy qui a une fin plus utile que de l'aisclaircir, assavoir esclaircir les esprits, qu'il prend à manier et exercer. L'agitation et la chasse est proprement de nostre gibier, nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment: de faillir à la prise, c'est autre chose. Car nous sommes nais à quester la verité, il appartient de la posseder à une plus grande puissance. Elle n'est pas, comme disoit Democritus, cachee dans le fonds des abysmes: mais plustost eslevee en hauteur infinie en la cognoissance divine. Le monde n'est qu'une escole d'inquisition. Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera les plus belles courses. Autant peut faire le sot, celuy qui dit vray, que celuy qui dit faux: car nous sommes sur la maniere, non sur la matiere du dire. Mon humeur est de regarder autant à la forme, qu'à la substance: autant à l'advocat qu'à la cause, comme Alcibiades ordonnoit qu'on fist.
Et tous les jours m'amuse à lire en des autheurs, sans soing de leur science: y cherchant leur façon, non leur subject. Tout ainsi que je poursuy la communication de quelque esprit fameux, non affin qu'il m'enseigne, mais affin que je le cognoisse, et que le cognoissant, s'il le vaut, je l'imite.
Tout homme peut dire veritablement, mais dire ordonnement, prudemment, et suffisamment, peu d'hommes le peuvent. Par ainsi la fauceté qui vient d'ignorance, ne m'offence point: c'est l'ineptie. J'ay rompu plusieurs marchez qui m'estoient utiles, par l'impertinence de la contestation de ceux, avec qui je marchandois. Je ne m'esmeux pas une fois l'an, des fautes de ceux sur lesquels j'ay puissance: mais sur le poinct de la bestise et opiniastreté de leurs allegations, excuses et defences, asnieres et brutales, nous sommes tous les jours à nous en prendre à la gorge. Il n'entendent ny ce qui se dit, ny pourquoy, et respondent de mesme: c'est pour desesperer. Je ne sens heurter rudement ma teste, que par une autre teste. Et entre plustost en composition avec le vice de mes gens, qu'avec leur temerité, importunité et leur sottise. Qu'ils facent moins, pourveu qu'ils soient capables de faire. Vous vivez en esperance d'eschauffer leur volonté: Mais d'une souche, il n'y a ny qu'esperer, ny que jouyr qui vaille.
Or quoy, si je prens les choses autrement qu'elles ne sont? Il peut estre. Et pourtant j'accuse mon impatience. Et tiens, premierement, qu'elle est esgallement vitieuse en celuy qui a droit, comme en celuy qui a tort: Car c'est tousjours un'aigreur tyrannique, de ne pouvoir souffrir une forme diverse à la sienne: Et puis, qu'il n'est à la verité point de plus grande fadese, et plus constante, que de s'esmouvoir et piquer des fadeses du monde, ny plus heteroclite. Car elle nous formalise principallement contre nous: et ce philosophe du temps passé n'eust jamais eu faute d'occasion à ses pleurs, tant qu'il se fust consideré. Mison l'un des sept sages, d'une humeur Timoniene et Democritiene interrogé, dequoy il rioit seuclass="underline" De ce que je ris seuclass="underline" respondit-il.
Combien de sottises dis-je, et respons-je tous les jours, selon moy: et volontiers donq combien plus frequentes, selon autruy? Si je m'en mors les levres, qu'en doivent faire les autres? Somme, il faut vivre entre les vivants, et laisser la riviere courre sous le pont, sans nostre soing: ou à tout le moins, sans nostre alteration. De vray, pourquoy sans nous esmouvoir, rencontrons nous quelqu'un qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouvons souffrir le rencontre d'un esprit mal rengé, sans nous mettre en cholere? Cette vitieuse aspreté tient plus au juge, qu'à la faute. Ayons tousjours en la bouche ce mot de Platon: Ce que je treuve mal sain, n'est-ce pas pour estre moy-mesmes mal sain? Ne suis-je pas moy-mesmes en coulpe? mon advertissement se peut-il pas renverser contre moy? Sage et divin refrein, qui fouete la plus universelle, et commune erreur des hommes: Non seulement les reproches, que nous faisons les uns aux autres, mais noz raisons aussi, et noz arguments et matieres controverses, sont ordinairement retorquables à nous: et nous enferrons de noz armes. Dequoy l'ancienneté m'a laisse assez de graves exemples. Ce fut ingenieusement dit et bien à propos, par celuy qui l'inventa:
Stercus cuique suum bene olet.
Noz yeux ne voyent rien en derriere. Cent fois le jour, nous nous moquons de nous sur le subject de nostre voysin, et detestons en d'autres, les defauts qui sont en nous plus clairement: et les admirons d'une merveilleuse impudence et inadvertence. Encores hier je fus à mesmes, de veoir un homme d'entendement se moquant autant plaisamment que justement, de l'inepte façon d'un autre, qui rompt la teste à tout le monde du registre de ses genealogies et alliances, plus de moitié fauces (ceux-là se jettent plus volontiers sur tels sots propos, qui ont leurs qualitez plus doubteuses et moins seures) et luy s'il eust reculé sur soy, se fust trouvé non guere moins intemperant et ennuyeux à semer et faire valoir la prerogative de la race de sa femme. O importune presomption, de laquelle la femme se voit armee par les mains de son mary mesme! S'il entendoit du Latin, il luy faudroit dire,
Agesi hæc non insanit satis sua sponte, instiga.
Je ne dis pas, que nul n'accuse, qui ne soit net: car nul n'accuseroit: voire ny net, en mesme sorte de tache. Mais j'entens, que nostre jugement chargeant sur un autre, duquel pour lors il est question, ne nous espargne pas, d'une interne et severe jurisdiction. C'est office de charité, que, qui ne peut oster un vice en soy, cherche ce neantmoins à l'oster en autruy: où il peut avoir moins maligne et revesche semence. Ny ne me semble responce à propos, à celuy, qui m'advertit de ma faute, dire qu'elle est aussi en luy. Quoy pour cela? Tousjours l'advertissement est vray et utile. Si nous avions bon nez, nostre ordure nous devroit plus puïr, d'autant qu'elle est nostre. Et Socrates est d'advis, que qui se trouveroit coulpable, et son fils, et un estranger, de quelque violence et injure, devroit commencer par soy, à se presenter à la condamnation de la justice, et implorer, pour se purger, le secours de la main du bourreau: Secondement pour son fils: et dernierement pour l'estranger. Si ce precepte prend le ton un peu trop haut: au moins se doibt il presenter le premier, à la punition de sa propre conscience.