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Les Essais - Livre III

Электронная книга - «Les Essais - Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivité qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la littérature française, quoique l'un des plus anciens. À la mort de son ami La Boétie, Montaigne décide en effet de prendre la plume pour perpétuer leurs discussions si fécondes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abordés, de l'amitié à l'éducation, de la philosophie à la lecture, de la religion à la mort des hommes. En s'observant lui-même, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une réflexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pensée humaine.
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
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Quand je regarde à cette ardeur indomtable, dequoy tant de milliers d'hommes, femmes, et enfans, se presentent et rejettent à tant de fois, aux dangers inevitables, pour la deffence de leurs dieux, et de leur liberté: cette genereuse obstination de souffrir toutes extremitez et difficultez, et la mort, plus volontiers, que de se soubsmettre à la domination de ceux, de qui ils ont esté si honteusement abusez: et aucuns, choisissans plustost de se laisser defaillir par faim et par jeusne, estans pris, que d'accepter le vivre des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses: je prevois que à qui les eust attaquez pair à pair, et d'armes, et d'experience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux, et plus, qu'en autre guerre que nous voyons.

Que n'est tombee soubs Alexandre, ou soubs ces anciens Grecs et Romains, une si noble conqueste: et une si grande mutation et alteration de tant d'empires et de peuples, soubs des mains, qui eussent doucement poly et defriché ce qu'il y avoit de sauvage: et eussent conforté et promeu les bonnes semences, que nature y avoit produit: meslant non seulement à la cultures des terres, et ornement des villes, les arts de deça, en tant qu'elles y eussent esté necessaires, mais aussi, meslant les vertus Grecques et Romaines, aux origineles du pays? Quelle reparation eust-ce esté, et quel amendement à toute cette machine, que les premiers exemples et deportemens nostres, qui se sont presentez par delà, eussent appellé ces peuples, à l'admiration, et imitation de la vertu, et eussent dressé entre-eux et nous, une fraternelle societé et intelligence? Combien il eust esté aisé, de faire son profit, d'ames si neuves, si affamees d'apprentissage, ayants pour la plus part, de si beaux commencemens naturels?

Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance, et inexperience, à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice, et vers toute sorte d'inhumanité et de cruauté, à l'exemple et patron de nos moeurs. Qui mit jamais à tel prix, le service de la mercadence et de la trafique? Tant de villes rasees, tant de nations exterminees, tant de millions de peuples, passez au fil de l'espee, et la plus riche et belle partie du monde bouleversee, pour la negotiation des perles et du poivre: Mechaniques victoires. Jamais l'ambition, jamais les inimitiez publiques, ne pousserent les hommes, les uns contre les autres, à si horribles hostilitez, et calamitez si miserables.

En costoyant la mer à la queste de leurs mines, aucuns Espagnols prindrent terre en une contree fertile et plaisante, fort habitee: et firent à ce peuple leurs remonstrances accoustumees: Qu'ils estoient gens paisibles, venans de loingtains voyages, envoyez de la part du Roy de Castille, le plus grand Prince de la terre habitable, auquel le Pape, representant Dieu en terre, avoit donné la principauté de toutes les Indes. Que s'ils vouloient luy estre tributaires, ils seroient tres-benignement traictez: leur demandoient des vivres, pour leur nourriture, et de l'or pour le besoing de quelque medecine. Leur remontroient au demeurant, la creance d'un seul Dieu, et la verité de nostre religion, laquelle ils leur conseilloient d'accepter, y adjoustans quelques menasses.

La responce fut telle: Que quand à estre paisibles, ils n'en portoient pas la mine, s'ils l'estoient. Quant à leur Roy, puis qu'il demandoit, il devoit estre indigent, et necessiteux: et celuy qui luy avoit faict cette distribution, homme aymant dissension, d'aller donner à un tiers, chose qui n'estoit pas sienne, pour le mettre en debat contre les anciens possesseurs. Quant aux vivres, qu'ils leur en fourniroient: d'or, ils en avoient peu: et que c'estoit chose qu'ils mettoient en nulle estime, d'autant qu'elle estoit inutile au service de leur vie, là où tout leur soin regardoit seulement à la passer heureusement et plaisamment: pourtant ce qu'ils en pourroient trouver, sauf ce qui estoit employé au service de leurs dieux, qu'ils le prinssent hardiment. Quant à un seul Dieu, le discours leur en avoit pleu: mais qu'ils ne vouloient changer leur religion, s'en estans si utilement servis si long temps: et qu'ils n'avoient accoustumé prendre conseil, que de leurs amis et cognoissans. Quant aux menasses, c'estoit signe de faute de jugement, d'aller menassant ceux, desquels la nature, et les moyens estoient incongnuz. Ainsi qu'ils se despeschassent promptement de vuyder leur terre, car ils n'estoient pas accoustumez de prendre en bonne part, les honnestetez et remonstrances de gens armez, et estrangers: autrement qu'on feroit d'eux, comme de ces autres, leur montrant les testes d'aucuns hommes justiciez autour de leur ville. Voylà un exemple de la balbucie de cette enfance. Mais tant y a, que ny en ce lieu-là, ny en plusieurs autres, où les Espagnols ne trouverent les marchandises qu'ils cherchoient, ils ne feirent arrest ny entreprinse: quelque autre commodité qu'il y eust: tesmoing mes Cannibales.

Des deux les plus puissans Monarques de ce monde là et à l'avanture de cettuy-cy, Roys de tant de Roys: les derniers qu'ils en chasserent: Celuy du Peru, ayant esté pris en une bataille, et mis à une rançon si excessive, qu'elle surpasse toute creance, et celle là fidellement payee: et avoir donné par sa conversation signe d'un courage franc, liberal, et constant, et d'un entendement net, et bien composé: il print envie aux vainqueurs, apres en avoir tiré un million trois cens vingt cinq mille cinq cens poisant d'or: outre l'argent, et autres choses, qui ne monterent pas moins (si que leurs chevaux n'alloient plus ferrez, que d'or massif) de voir encores, au prix de quelque desloyauté que ce fust, quel pouvoit estre le reste des thresors de ce Roy, et jouyr librement de ce qu'il avoit reserré. On luy apposta une fauce accusation et preuve: Qu'il desseignoit de faire souslever ses provinces, pour se remettre en liberté. Sur quoy par beau jugement, de ceux mesme qui luy avoient dressé cette trahison, on le condamna à estre pendu et estranglé publiquement: luy ayant faict racheter le tourment d'estre bruslé tout vif, par le baptesme qu'on luy donna au supplice mesme. Accident horrible et inouy: qu'il souffrit pourtant sans se desmentir, ny de contenance, ny de parole, d'une forme et gravité vrayement royalle. Et puis, pour endormir les peuples estonnez et transis de chose si estrange, on contrefit un grand deuil de sa mort, et luy ordonna on des somptueuses funerailles.

L'autre Roy de Mexico, ayant long temps defendu sa ville assiegee, et montré en ce siege tout ce que peut et la souffrance, et la perseverance, si onques prince et peuple le montra: et son malheur l'ayant rendu vif, entre les mains des ennemis, avec capitulation d'estre traité en Roy: aussi ne leur fit-il rien voir en la prison, indigne de ce tiltre: ne trouvant point apres cette victoire, tout l'or qu'ils s'estoient promis: quand ils eurent tout remué, et tout fouillé, ils se mirent à en chercher des nouvelles, par les plus aspres gehennes, dequoy ils se peurent adviser, sur les prisonniers qu'ils tenoient. Mais pour n'avoir rien profité, trouvant des courages plus forts que leurs tourments, ils en vindrent en fin à telle rage, que contre leur foy et contre tout droict des gens, ils condamnerent le Roy mesme, et l'un des principaux seigneurs de sa cour à la gehenne, en presence l'un de l'autre. Ce seigneur se trouvant forcé de la douleur, environné de braziers ardens, tourna sur la fin, piteusement sa veue vers son maistre, comme pour luy demander mercy, de ce qu'il n'en pouvoit plus: Le Roy, plantant fierement et rigoureusement les yeux sur luy, pour reproche de sa lascheté et pusillanimité, luy dit seulement ces mots, d'une voix rude et ferme: Et moy, suis je dans un bain, suis-je pas plus à mon aise que toy? Celuy-là soudain apres succomba aux douleurs, et mourut sur la place. Le Roy à demy rosty, fut emporté de là: Non tant par pitié (car quelle pitié toucha jamais des ames si barbares, qui pour la doubteuse information de quelque vase d'or à piller, fissent griller devant leurs yeux un homme: non qu'un Roy, si grand, et en fortune, et en merite) mais ce fut que sa constance rendoit de plus en plus honteuse leur cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de se delivrer par armes d'une si longue captivité et subjection: où il fit sa fin digne d'un magnanime Prince.

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