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L'huile sur le feu - Читать Любимую Русскую Полную Книгу 👉 Read-E-Book.com

L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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— Céline !

— Cette Chouette ! fait Ruaux, en ouvrant la porte. Je disais tout à l’heure à ton père : « Pour ses étrennes, achète-lui trois tubes de somnifère. »

Il fait riche, le père Ruaux ! Une couverture jaunâtre de l’U.S. Army sur les épaules, le poing gauche enfoncé dans une chaussette (de même provenance) et la main droite brandissant une longue aiguillée de laine brune, il me regarde par-dessus les lunettes de fer qu’il chausse pour lire ou pour repriser.

— Ton père n’est pas là, ajouta-t-il, mais il ne va pas tarder. Comme Vantier non plus n’est pas venu ce soir, il est seul, il a décidé de ne faire qu’un petit tour. Si tu veux attendre là, tu auras moins froid qu’à côté.

Son derrière tombe sur le bord du lit de fer, et l’aiguille se remet à fonctionner, poussée par de gros doigts que ne saurait coiffer aucun dé. Installons-nous derrière la fenêtre, qui n’a pas de rideaux, sur cette unique chaise, seconde pièce de cet étonnant mobilier qui compte encore un poêle gringalet incapable de dévorer plus de trois bûchettes à la fois, une crasseuse commode de bois blanc et ce téléphone inattendu, annexe du numéro de la mairie, le 2 à Saint-Leup (le 1, pardi ! c’est le château), dont le secrétaire manipule chaque soir l’inverseur pour expédier au vieux les appels nocturnes. Pendu à son clou, le clairon rutile, non loin du tambour des criées. Je me détourne, j’écrase mon nez sur la vitre. Chez le coiffeur brille encore le peigne lumineux des persiennes. On veille aussi chez Caré, dans cette chambre qui fait le coin de la rue, en face de nous, et dont les volets sont percés de deux cœurs. Partout ailleurs, les contrevents, les rideaux de fer, les stores, donc les paupières, sont fermés. La place est une sorte de cirque, aux murailles uniformément sombres et d’égale hauteur qu’interrompent seulement la faille de la grand’rue et le pic du clocher. Un train qui n’en finit pas de lisser son rail, très loin, vers l’ouest, porte à Nantes l’ardoise de Noyant ou le minerai de fer de Segré. Pourquoi rester ainsi, bâillante, inutile ? J’attrape une chaussette.

*

Je n’aurai pas le temps de rafistoler un talon. L’un des volets à cœur se rabat brusquement.

— Ambroise ! Ambroise ! Viens voir l’église, crie Mme Caré.

Le second volet se rabat. Caré s’accoude à la barre d’appui, et la silhouette de sa femme, éclairée comme la sienne par une ampoule nue qui pend au bout d’un fil, oscille derrière son dos. Pas facile de distinguer ce qui se passe au fond de la place : les feuilles des tilleuls sont tombées, mais leurs gros moignons hérissés de petites branches forment une sorte d’écran. Ruaux s’est levé et se penche sur mon épaule.

— C’est peut-être le curé, murmure-t-il.

Mais l’étonnante luminosité des vitraux s’amplifie : même quand l’église est éclairée au maximum, pour la messe de minuit par exemple, ils n’ont pas un tel éclat. Seul le soleil est capable de les faire rutiler ainsi : du dehors et non du dedans. Les saints se détachent comme des apparitions. Saint Joseph, en vert intense, hume ses lys ; saint Louis, vêtu de bleu, est assis sous son chêne ; saint Leu, traînant son manteau violet, tient sa crosse à deux mains comme s’il la disputait encore à Clotaire II. Et des taches de couleur, toutes semblables à celles que les rayons vont d’ordinaire plaquer sur les dalles du transept, jouent dans les arcs-boutants et sur les murs voisins. Ruaux ouvre la fenêtre, et Caré lui lance :

— Qu’est-ce que tu attends ? Tu ne vois pas que ça brûle ?

Ruaux hésite encore : le silence est absolu, on n’entend pas le moindre craquement ; il n’y a ni flamme, ni fumée, l’air sent l’air, très pur, très froid, sans la moindre trace de brûlé ni même de roussi. Il hésite jusqu’à ce que l’église devienne comme une lampe, qui sort de l’ombre toutes les façades de la place, les badigeonne de toutes les nuances de l’arc-en-ciel. Mais c’est Mme Caré qui, la première, ouvre un four pavé de fausses dents pour hurler :

— Au feu ! Au feu !

*

Les persiennes du coiffeur claquent aussitôt. Puis d’autres. Dix, vingt, trente visages apparaissent au-dessus des barres d’appui, tout autour de la place, tandis que s’entrecroisent les exclamations rogues des hommes et les exclamations gémissantes des femmes, pour la plupart en chemises de nuit de pilou blanc (à qui l’espèce de lanterne magique qui fonctionne à plein au fond de la place prête des nuances chatoyantes). On se dirait dans un théâtre dont les balcons seuls seraient pleins. Ruaux a sauté sur son clairon — l’habitude ! — puis s’est jeté dans l’escalier pour aller manier l’interrupteur de la sirène. Je grelotte à la fenêtre, mais comment détacher les yeux du spectacle, de plus en plus réussi, de plus en plus étonnant ? L’église, d’un seul coup, s’est embrasée. De grandes ondulations pourpres, qui, cette fois, ont leur source à l’extérieur — ce qui semble absurde, car l’extérieur, c’est le cimetière, — lèchent les murs, les arcs-boutants, les piliers du clocher. Toutes les maisons sont rouges, les toits d’ardoise violet sombre, la vasque de la fontaine communale transformée en flaque de sang, et pourtant cette lueur intense, qui ne fait pas torche, qui se répand plutôt comme une teinture, ne s’accompagne toujours d’aucun bruit, d’aucune odeur, d’aucune chaleur appréciable. Un peu de fumée s’est enfin répandue sur le cimetière, mais elle ne monte guère, elle n’a aucune violence, sauf dans la couleur, qui est d’un pourpre impressionnant, vraiment sinistre et qui arrache des cris aux sœurs Hacherol pressées l’une contre l’autre à la lucarne de leur grenier. D’ailleurs, très vite, l’inquiétude tourne à l’affolement. De tous côtés retentissent des appels au secours, des plaintes, des imprécations. De stridents coups de sifflets à roulette, sans doute lancés par les vigiles, jaillissent du fond de la grand’rue, sans discontinuer. Et voici la sirène qui débute solennellement, s’énerve, grimpe du grave à l’aigu, bascule sur la pointe d’une note insoutenable et, « degueulando », crispant les nerfs, redescend au plus creux pour repartir sur son élan, pour atteindre de nouveau ces notes haut perchées, pires que tous les cris. À travers cette voix de catastrophe, se faufilent de maigres titati. Pauvre Ruaux ! Il n’a pu se résigner à se contenter d’enclencher la sirène. Démuni comme un sonneur devant un carillon électrique, il crache dans sa trompette, à titre de complément. Après les fenêtres, les portes commencent à claquer. Dans toutes les rues adjacentes retentissent de lourds galops ferrés lancés à toute allure sur les pavés. Voici deux, trois gendarmes qui débouchent de la grand’rue : cette fois, ils ne ratent pas l’incendie, ils arrivent les premiers. Il me semble bien… Mais oui, c’est M. Heaume qui les accompagne. Derrière lui, presque aussitôt, surgit Papa, le sifflet aux dents. Puis le curé, emmitouflé dans sa pèlerine, et le docteur Clobe, un manteau jeté sur son pyjama. Descendons, descendons… Mais que se passe-t-il ? On s’exclame dehors, on rit… Je reviens à la fenêtre et demeure interloquée : en une demi-minute, le spectacle a complètement changé. Comme sur un coup de baguette, cet incendie saugrenu a changé de couleur : l’église, les façades, la place, tout est vert. D’un beau vert-moutarde qui rend les visages livides et répand sur le cimetière un nuage d’ypérite. Sur la place, il y a bien maintenant cinquante personnes tassées autour du brigadier et de M. Heaume, dont les voix sont faciles à identifier. Le premier crie à la cantonade :

— Ne vous inquiétez pas : ce sont des feux de Bengale !

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