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Les Jeux de l'amour et de la mort

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Les Jeux de l'amour et de la mort
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— Mais c’est infernal, dit Tom. Je n’ai pas…

Il eut la gorge tellement douloureuse qu’il ne put aller plus loin.

— Chut, tais-toi. Laisse-moi finir. Je suis en train de te raconter une histoire. En fouillant les papiers de Jeremy Mareval, la première chose qui m’est tombée sous la main, c’était un billet qu’il avait glissé dans son portefeuille, bien en vue, comme s’il avait voulu l’avoir à portée. Il s’agissait d’un mot d’introduction de Mme Saldon pour l’accès aux archives de son mari. Un papier sans importance qu’il aurait dû normalement jeter. Je ne comprends pas pourquoi au contraire Mareval l’a gardé si soigneusement et placé en évidence, mais ce fut ma chance. Le destin, si tu veux. Car sans cela, tu serais mort dans ce petit jardin.

— Comprends pas, dit Tom d’une voix faible.

— C’est bien, je reprends pour toi. Tu m’avais dit que Mareval s’amusait à mener sa propre enquête en Amérique, ce dont d’ailleurs je me foutais. Et à tort. Parce que dès qu’il revient, et avant qu’il puisse dire un mot, on l’éventre. (Tom eut une grimace.) Pardonne-moi. On l’attaque. Ce billet de Mme Saldon prouvait clairement que Mareval ne s’était pas du tout occupé de Gaylor en Amérique, mais bien de ce pauvre type de Saldon que j’avais déjà oublié. Alors tout basculait à nouveau : si Gaylor n’était pas la victime, quel jeu jouait-il avec moi ? Est-ce que ce pouvait être Mareval qui s’était présenté chez lui ? Ce qui m’a gêné, c’est que c’est Gaylor lui-même qui a alerté le commissariat de cette visite. Mais c’était en fait un plan magnifique. Pendant qu’il envoyait Khamal, probablement, suivre et tuer Jeremy, il nous appelait, persévérant ainsi dans son rôle d’homme menacé et traqué. Ensuite, on aurait retrouvé Jeremy mort et on aurait simplement dit que le meurtrier venu d’Amérique s’était débarrassé d’un homme trop intelligent qui avait découvert la vérité à Frisco sur le gang du Company. Et on n’aurait jamais su quel mystérieux visiteur avait sonné à la porte de Gaylor ce soir-là. Tu comprends maintenant ? Je ne savais pas pourquoi Jeremy avait eu besoin d’aller fouiner chez Gaylor — et je ne le sais toujours pas —, mais en tout cas, si c’était lui le visiteur, le peintre ou quelqu’un de la maison avait dû le suivre et l’abattre. Car s’il avait dû être supprimé par un Américain quelconque, la chose se serait plutôt discrètement réglée là-bas. En arrivant avenue de l’Observatoire, j’ai vu Gaylor qui sortait, sans cape, avec un chapeau, et il avait ainsi une allure tellement inhabituelle que j’ai manqué ne pas le reconnaître. Il a pris sa voiture. On l’a pris en filature jusqu’à cet immeuble et on a tous attendu. Très peu de temps après, je t’ai vu descendre d’une voiture, entrer précipitamment dans le même immeuble. J’ai pensé, oui j’ai cru qu’il cherchait secours auprès de toi, que vous aviez rendez-vous, enfin…

— Oui je comprends, dit Tom péniblement. Mais il aurait pu me liquider dans la cour de l’immeuble.

— Je ne pensais pas qu’il voulait te liquider. N’oublie pas que tu avais filé de chez Mareval, que je te soupçonnais. C’est seulement en vous entendant parler tous les deux que j’ai vraiment admis que tu n’étais pas dans le coup.

— Oui, dit Tom. Cela me blesse, mais je ne peux pas vous en vouloir. Dans un sens, ce pouvait être logique, j’étais toujours là où il ne fallait pas. Mais tout de même, ce n’est pas agréable. Vous m’avez toujours soupçonné ?

— Toujours et de plus en plus, dit Galtier à voix basse et rapide.

— Soupçonné d’avoir tué Saldon, d’avoir organisé le meurtre de Louis pour me disculper, et pour finir d’avoir poignardé Jeremy. Et d’avoir menti sans cesse, brute sanguinaire sous le masque de l’artiste un peu fou. C’est gai. C’est très gai.

Tom serra les dents. Il était hors de question qu’il pleure encore. Il aurait dû rester dans le sable jusqu’au matin.

Galtier l’entendit reprendre sa respiration, et remua un peu de terre du bout du pied.

— Vous rendez-vous compte ? reprit Tom. Qui suis-je pour n’avoir jamais inspiré confiance, pas même une heure ?

— Non, pas même une heure. C’est mon métier. Qu’est-ce que tu étais venu faire dans mon bureau le soir du meurtre de Louis ?

— Vous tenir compagnie, je vous l’ai dit.

— Par hasard, tu ne vas pas pleurer encore ?

— Non, dit Tom. Mais j’y songe sérieusement.

Il rit.

— Alors attends un petit peu, et tâche de me comprendre. Ça devrait t’être possible. Mais moi, je ne peux rien me pardonner. Tu as été sauvé ce soir par hasard, par chance, par coïncidence, pour un billet dans un portefeuille. Je n’ai rien compris. D’un bout à l’autre, j’ai vu l’inverse de ce qu’il fallait voir. Gaylor m’a trimballé. As-tu su ce qu’avait trouvé ton ami ?

— C’était un papier qui était dans sa poche. Un splendide dessin de Saldon. C’était des mains. Et dans le coin, il y avait écrit, Gaylor, 1960, et c’était signé Saldon. Mais les mains étaient assez courtes, les ongles carrés, le pouce trapu et le poignet large. Bref j’ai vu tout de suite que ce n’était pas les mains de Gaylor, enfin pas du nôtre en tout cas. Lui, il a des mains beaucoup plus grandes et belles, les articulations franches, les doigts dégagés. J’avais assez bien remarqué ses mains. Est-ce qu’on change de mains en vieillissant ? Non. Donc notre Gaylor n’était pas le Gaylor qu’avait dessiné Saldon. Et Saldon avait dû s’en apercevoir, lui qui l’avait tant observé. C’est tout ce que j’ai compris, mais c’était assez. Et j’ai compris aussi que Lucie devait être en danger, car je ne savais pas jusqu’à quel point Jeremy avait pu se découvrir et s’exposer à la surveillance de ses ennemis. J’ai pensé que si j’étais encore là quand les flics arriveraient, je ne pourrais plus rien faire pour elle. Vous surtout, vous ne m’auriez pas lâché, vous vouliez me mettre à genoux. Alors j’ai filé par les toits, mais Khamal m’a suivi. Il était encore chez Jeremy quand j’ai forcé la porte et il m’a vu faire de sa planque. Gaylor a dit qu’il m’avait entendu donner une adresse au conducteur de la voiture que j’ai arrêtée, et c’est vrai que je criais comme un damné. Je ne pense à rien. Il a tout de suite prévenu Gaylor pour qu’il m’intercepte. Il était arrivé depuis longtemps ?

— Moins d’une minute.

— Vous avez sans doute erré tout le temps de cette enquête. Mais ce soir vous avez été grandiose. Si, grandiose. Mais pourquoi avez-vous attendu l’ultime seconde pour me tirer de là ? C’était un foutu risque. Il était tellement tendu, tellement grave. Il n’avait qu’à remuer l’index et la balle partait. Ce n’est pas grand-chose, n’est-ce pas ? De remuer l’index. C’est vite fait.

— Réfléchis. Je vous entendais mal tous les deux. Je voulais absolument comprendre votre conversation et je n’en saisissais que des morceaux. Je voyais bien qu’il tenait une arme dans ton dos, mais vous pouviez être deux complices en train de régler des comptes. Il fallait que je sache pour toi, que je sache de quel côté tu te trouvais.

— Notez bien qu’à présent, je ne vous en veux pas. Cette scène du square était d’un pur classique.

— N’est-ce pas ?

— Parfaitement.

— Vous pouviez par exemple vous quereller au sujet de la fille. Lui voulait la tuer et toi t’y opposant, farouchement, réflexe d’amour. Cela s’est vu. Et c’était presque la vérité. Elle, je l’ai vue à l’hôpital. Tu l’aimes assez ?

— Assez, reconnut Tom. Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui ne l’aime pas. Avez-vous appris ça ?

Il rit. Deux agents accoururent vers Galtier. Il n’y avait rien à faire, on ne le trouvait pas. L’un d’eux sanglotait presque d’exaspération. On avait saisi Khamal qui se glissait avenue de l’Observatoire, mais lui, le peintre…

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