L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
— Tu l’as vu, Papa, tu l’as vu ? On dirait que c’est Hacherol.
— Oui, c’est Claude, dit mon père sans s’émouvoir. Maintenant que nous le savons, nous pouvons le laisser filer. De toute façon, il n’ira pas plus loin que chez lui.
— Voilà qui pourrait bien rendre plus claire l’histoire de la lampe à souder !
— Possible, pas certain.
Poussant un genou, poussant l’autre, Papa repart sans se presser. C’est moi maintenant qui suis fébrile, excitée, qui ne comprends pas sa réserve et son calme.
— Mais enfin, s’il n’a rien à se reprocher, pourquoi se sauve-t-il ?
— Peut-être n’a-t-il aucune envie de faire savoir de quels draps il sort, ce coureur !
Un geste pudique clôt l’incident. La brume se laisse traverser par de faibles halos qui sont les lumières du village. Des bruits indéfinissables troublent l’ordre froid du silence. Le chemin va déboucher dans la rue des Franchises-Communales, là où il devient route du Lion, avant le tournant dangereux, au pied même du poteau qui porte le grand S. Un pinceau de lumière avance d’est en ouest, balayant la départementale, illuminant un pan de mur, dont deux immenses garçons de café, l’un rouge et l’autre blanc, occupent toute la surface. Comme l’auto passe, je mets le pied sur le macadam et murmure :
— Tu vas tout de même téléphoner aux gendarmes ?
— Est-ce bien la peine ? répond Papa, hésitant.
Il hésitera jusqu’à la maison, et c’est moi qui, très fière, toute heureuse de mettre en émoi la brigade, aurai le malheur de décrocher.
XVI
Lève les bras, tourne-toi ! Je pivotais devant la glace de l’armoire, hanche à gauche, hanche à droite, le menton sur l’épaule, la prunelle dans l’angle de l’œil, pour m’admirer de dos, de face ou de profil. Elle avait bien quelque chose de villageois, ma robe, dans le choix du tissu et surtout dans la coupe visiblement opérée par d’honnêtes ciseaux sur l’un de ces honnêtes patrons de papier de soie qui, après usage, finissent où-le-roi-va-t-à-pied. Mais nul n’aurait pu m’en convaincre alors, et encore moins ma mère qui, la craie en main, la bouche pleine d’épingles, contemplait son œuvre sans trouver le moindre défaut dans les empiècements ni dans ce terrible arrondi, qu’elle venait de vérifier une fois de plus au millimètre.
— Tu te tiens tranquille, oui !…
J’esquissai un dernier entrechat, retombai sur mes bas. Tourne-toi… lève les bras… Dernière inspection. Peut-être l’épaule gauche était-elle un peu haute ? Non, c’était moi qui ne me tenais pas droite…
— Ça va, enlève ta robe, dit une voix étouffée, filtrée par un coin de lèvre.
Mme Colu retirait les épingles de sa bouche, les fichait, une par une, dans la pelote de velours bleu. Je dis bien : Mme Colu. Pas l’autre, cette personne capable de casser la vaisselle (la vaisselle de Mme Colu, justement). Morne et soupirante, enfermée dans sa blouse, on eût dit qu’elle la surveillait, l’autre, qu’elle l’observait dans la glace, debout derrière moi — derrière leur fille. Moi aussi, je l’observais, hostile et tendre, déguisant mon inquiétude sous les enfantillages. Mme Colu ! Elle dormait cette nuit, quand, après avoir téléphoné à la brigade, je m’étais glissée dans la chambre, mais cette chambre dans une maison où personne ne fume ! — empestait le tabac. Et c’était elle, pourtant, qui, au petit déjeuner, aussitôt après le départ de Papa pour sa rituelle tournée d’encaissement, s’était offert le luxe d’une petite crise de jalousie :
— Tu n’es pas rentrée trop tard, au moins ? Je me demande quel plaisir tu peux prendre à trotter derrière ton père. Dieu sait ce qu’il peut te raconter contre moi pendant ce temps-là ! Tu ne comprendras donc jamais qu’il t’exploite ! Tant qu’il te tient, il me tient… Où avez-vous été traîner ?
Question insidieuse. Réponse vague : « Nous avons été par là et puis par là. » La prudence m’avait enseigné à ne jamais rien répéter à l’un de ce que l’autre disait ou faisait en ma présence. Inutile de parler d’Hacherol. Son cas, du reste, ne devait guère l’intéresser, et la rumeur publique se chargerait de le lui apprendre.
Dernière naïveté ! Comme j’enlève ma robe, la rumeur publique se signale par une talonnade précipitée, et Julienne fait irruption chez nous, flanquée de Lucien qui devrait normalement, à cette heure, s’occuper de ses boulons, chez Dussollin.
— Qu’est-ce qu’on raconte ? Claude est arrêté ! On vient de le dire à Lucien, au garage…
Une secousse ébranle ma mère de la tête aux pieds. Elle a failli avaler les dernières épingles qui lui restaient dans la bouche, elle les crache en roulant les yeux, elle finit par articuler :
— Claude !… Tu es folle ! Pourquoi ? Par qui ?
— Mais par ton mari, pardi ! Demande à Céline : elle y était.
Blanc pour blanc, c’est encore moi la plus blanche. L’odeur de tabac, l’endroit où nous avons trouvé Hacherol, l’exclamation paternelle, le visage bouleversé de ma mère, le sourire si ravi-d’être-navré de Julienne, l’ébahissement de cette gourde de Lucien, tout ça se relie. Compris. Et il tomba de ses yeux comme des écailles… dit l’histoire sainte. J’ai l’impression que tous mes cils me tombent sur les pieds. Claude ! Ce misérable que le père Havault a sommé d’épouser sa fille enceinte, l’an passé, et qui s’est défilé en disant que la petite Chaisel était dans le même état, que ne pouvant prendre les deux il n’avait aucune raison de préférer l’une à l’autre ! Ce joli museau dont on comprend à la rigueur qu’il aille chiffonner les écharpes des enfants de Marie ! C’est lui ! Ma pauvre Maman, il est pour toi, ce « Lui » auquel nous pensons toutes, auquel je pense déjà quand je me demande ce que je serai dans cinq ans… ce « Lui », ce pronom qui précède le prénom et veille en nous comme une lumière ! Je suis sans doute ridicule, mais l’amour m’est encore précieux comme le bonhomme Noël l’est aux enfants et ce qu’il recouvre, ce qu’il semble être ici et dont j’ai bien l’idée, tu sais ! me fait palpiter les narines, comme si l’air pour elles devenait trop épais. Et le pire, le pire, pour le moment, ce n’est même pas cela, c’est ce silence qui nous sépare, c’est ce visage qui change à vue d’œil, ce regard qui m’accuse d’être complice de je ne sais quelle machination. Ah ! vos histoires ! Si parler m’expose, si me taire m’expose, que dois-je faire ? Est-ce que je savais, moi ? Et Papa savait-il ? Et, s’il savait, pourquoi m’a-t-il laissée téléphoner ? Et, s’il m’a sciemment laissée téléphoner, n’est-ce pas lui qui… Mon Dieu, quel tourbillon noir !