La nuit des longs couteaux
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux». Краткое содержание книги:
Cette purge permit au chancelier Adolf Hitler de briser définitivement toute velléité d'indépendance de la SA, débarrassant ainsi le mouvement nazi de son aile populiste qui souhaitait que la révolution politique soit suivie par une révolution sociale. De ce fait, elle rassura la Reichswehr, les milieux conservateurs traditionnels, les grands financiers et industriels, principalement issus de la bourgeoisie prussienne et hostiles à des réformes sociales de grande ampleur, tout en créant un climat de terreur vis-à-vis de tous les opposants au régime.
Au soir du mardi 12 juin, deux voitures, à quelques minutes d'intervalle, s'arrêtent dans l'ombre de l'église et stationnent au coin de la Filserstrasse, là où la rue marque, débouchant sur la place, un décrochement. De chaque voiture un homme est descendu et seul il a gagné la brasserie. Deux hommes en civil, l'un portant un large chapeau, l'autre tête nue ; l'un gros, vêtu sans élégance, la démarche lourde, l'autre boitillant, fluet. Dans le brouhaha de la salle enfumée où des chants d'après boire sont repris en chœur par l'assistance, cependant que le martèlement de dizaines de grosses chopes sur les tables de bois rythme les refrains, les deux hommes sont passés inaperçus. Un maître d'hôtel qui les attendait tout au fond, les a guidés vers la salle retenue que ferme une lourde porte : les bruits ne parviennent qu'assourdis. Le maître d'hôtel, quand les deux hommes se rejoignent qu'ils se serrent la main, ne peut que reconnaître Ernst Rœhm et Joseph Goebbels, qui, seuls, assis en face l'un de l'autre dans cette brasserie munichoise, buvant de la bière, vont parler longuement. Avant d'entrer pour apporter les commandes, le maître d'hôtel frappe et attend un long moment. La discrétion est de règle. La Gestapo pourtant qui suit Rœhm à la trace et qui piste aussi toutes les personnalités importantes du régime a pu faire un rapport. Pour Heydrich, Himmler et Gœring, la nouvelle est grave, de celles qu'il faut soupeser, évaluer, pour en tirer les conséquences : Goebbels agit-il de son propre chef, choisissant le camp de Rœhm, retrouvant son passé de nazi de « gauche », prompt à la démagogie, ou bien se contente-t-il à sa manière prudente et habile de flairer le terrain avant de prendre son parti, ou bien encore est-il l'envoyé de Hitler, le Führer ne voulant pas perdre le contact avec Rœhm, Hitler n'ayant pas, lui non plus, encore choisi définitivement de quel côté il va pencher; répression, liquidation comme le veulent la Gestapo, la S.S. et la Reichswehr ou bien compromis ?
Or, dans la soirée du mercredi 13 juin le S.D. et la Gestapo font parvenir au 8, Prinz-Albrecht-Strasse une nouvelle information qui semble prouver que Goebbels a agi pour le compte de Hitler : ce qui, pour tous les adversaires de la Sturmabteilung est l'hypothèse la plus grave. L'information est inattendue, spectaculaire même : le Führer a rencontré dans l'après-midi Gregor Strasser. L'ancien pharmacien bavarois, l'ancien chef de la propagande du Parti nazi, celui qui a dirigé la fraction nazie au Landtag de Bavière puis au Reichstag, n'exerce pas, depuis plus de deux ans, de fonctions officielles. Mais il reste un homme dont le nom peut résonner dans le Parti et Adolf Hitler le sait. Peut-être aussi se souvient-il de ce jour où, protestant contre la détention de Hitler dans la forteresse de Landsberg, Gregor Strasser s'était écrié : « L'emprisonnement de ce juste est un stigmate d'infamie pour la Bavière. ». Le visage large, le crâne rasé, le puissant Gregor Strasser, même passif, est encore une ombre trop grande pour Hitler. Heydrich et Gœring le savent bien qui ont inscrit leur ancien camarade sur leurs listes. Mais le Chancelier Hitler semble, face à Strasser, encore disposé à la conciliation. Les agents de la Gestapo rapportent que Strasser a obtenu à nouveau le droit de porter son insigne d'honneur du Parti où est gravé le n° 9. Certains informateurs affirment que Hitler aurait proposé à Strasser le ministère de l'Economie nationale, mais Strasser, sûr — comme Rœhm — de sa position, aurait demandé l'élimination de Gœring et de Goebbels.
Et de qui d'autre encore ? Au siège de la Gestapo, dans le palais présidentiel de Gœring, c'est le silence. Les nouvelles sont là, brutales. Les « conjurés » mesurent le prix qu'il leur faudrait payer un retournement de Hitler. Peut-être aussi Rœhm a-t-il fait établir des listes, peut-être les équipes de tueurs S.A. sont-elles prêtes, réellement, comme déjà s'entraînent les S.S. du commandant de Dachau, l'Oberführer Eicke. Quand un piège est monté il doit s'abattre, saisir l'adversaire, l'écraser, sinon la vengeance vient et le piège se retourne. Plus que jamais, alors qu'il leur semble que Hitler hésite, le Reichsführer Himmler, Heydrich et Gœring sont décidés à agir, à faire pression sur le Führer. Mais Hitler n'est plus à Berlin.
LES CONSEILS DU DUCE
Le jeudi 14 juin c'est, sur le terrain d'aviation de Munich Oberwiesenfeld, une succession d'ordres, de précautions. A 8 h 10, le Führer est arrivé dans sa Mercedes noire. Peu après, descendent d'autres voitures officielles Brückner, Otto Dietrich, Schaub, Hoffmann puis des fonctionnaires de la Wilhelmstrasse. On reconnaît Neurath, le Ministerialrat Thomson, le Legationsrat von Kotze et l'Oberführer directeur du service de presse de Bavière. Hitler plaisante, serre familièrement la main de Bauer son pilote, puis se dirige vers son avion personnel dont les moteurs viennent d'être arrêtés, après un essai. On peut lire sur le haut de la carlingue le nom de l'avion, Immelmann, et sur le fuselage gris le numéro d'immatriculation, 2 600. Ceux qui connaissent bien le Führer décèlent chez lui, malgré sa bonne humeur, des signes de nervosité, un geste fréquent de main vers les cheveux, une démarche saccadée. Il garde son chapeau, à la main et, serré dans un imperméable beige, légèrement voûté, il ressemble à un petit et médiocre fonctionnaire allemand. Pourtant cet homme qui monte l'échelle de fer, que saluent les officiels va rencontrer le chef du gouvernement dont le monde et l'Europe parlent le plus, un homme aux apparences vigoureuses, à la tête rasée, au ton déclamatoire : le Duce Benito Mussolini. Par bien des aspects il a servi de modèle à Hitler et le Chancelier se souvient sans doute de ce jour de 1923 — avant le putsch de novembre, à Munich, imitation de la Marche sur Rome de 1922 — où agitateur politique presque inconnu, il sollicitait du Duce une photo dédicacée que, hautain, Mussolini, refusa d'envoyer. Aujourd'hui, Hitler doit rencontrer Mussolini à Venise.
A 8 h 20 l'avion de Hitler décolle suivi par un deuxième appareil piloté par Schnäbele et qui emporte les différents experts allemands. La discussion, la première entre les deux dictateurs depuis la prise du pouvoir de Hitler, peut être capitale : on doit évoquer l'avenir de l'Autriche, passer en revue les problèmes posés par les rapports entre les deux partis. Surtout, dans les couloirs de la Wilhelmstrasse des réunions discrètes ont eu lieu : des émissaires envoyés par le vice-chancelier Papen, d'autres agissant pour le compte de Gœring ont expliqué que le Duce avec sa grande autorité pouvait conseiller au Führer d'en finir avec l'anarchie au sein de son parti. Des envoyés spéciaux ont gagné l'ambassade allemande à Rome ; là, les diplomates ont écouté, demandé des rendez-vous, vu leurs collègues italiens sûrs et surtout les membres du cabinet du Duce — ils ont à mots couverts parlé de Rœhm, des violences des S.A. : Hitler écouterait sûrement un conseil du Duce — Rien n'a été dit précisément mais les Allemands se sont fait comprendre, maintenant il faut attendre. Le Duce parlera-t-il et le Führer écoutera-t-il ?
Les deux avions s'élèvent lentement Immédiatement on distingue les sommets des Alpes et, fichées au fond des vallées, les petites plaques brillantes des lacs glaciaires. Au bord de l'un d'eux, le Tegernsee qu'on ne peut voir car l'avion a viré sur l'aile vers l'est, la ville de Bad Wiessee où vient d'arriver le chef d'Etat-major, le capitaine Rœhm. Peu à peu, le ciel, d'abord légèrement nuageux, se découvre et, au-delà du Brenner on aperçoit Brixen, les Dolomites. Hitler, comme il a souvent l'habitude de le faire, s'asseoit près du pilote. Il aime l'avion ; ses campagnes électorales ils les a couvertes, allant de ville en ville, dans son avion personnel. Maintenant ses visites d'inspection, il les réalise avec le même moyen, sautant ainsi en quelques heures d'une région à l'autre. Le pilote montre à Hitler le massif blanchâtre de la Marmelata, sorte de château fort naturel, puis les Alpes vénitiennes et bientôt long et sinueux ruban couché dans les teintes sombres, le Pô. Les avions allemands font deux fois le tour des lagunes, descendant chaque fois un peu plus. Des points scintillants apparaissent dans le ciel : ce sont les escadrilles italiennes qui viennent à la rencontre du Führer. Bientôt les avions survolent Murano et le Lido. A 10 heures, ils se posent sur l'aéroport de San Nicolo.