La nuit des longs couteaux
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux». Краткое содержание книги:
Cette purge permit au chancelier Adolf Hitler de briser définitivement toute velléité d'indépendance de la SA, débarrassant ainsi le mouvement nazi de son aile populiste qui souhaitait que la révolution politique soit suivie par une révolution sociale. De ce fait, elle rassura la Reichswehr, les milieux conservateurs traditionnels, les grands financiers et industriels, principalement issus de la bourgeoisie prussienne et hostiles à des réformes sociales de grande ampleur, tout en créant un climat de terreur vis-à-vis de tous les opposants au régime.
Karl Ernst, le commandant S.A. de Berlin, l'ancien portier d'hôtel est le plus heureux. Il s'est lancé dans un long rêve à haute voix. Il parle de soleil, d'îles, d'océan comme un nouveau riche satisfait, il prépare son voyage de noces — il vient de se marier et Hitler a été son témoin — les Canaries, Madère, pourquoi pas ? Il demande qu'on lui réserve un passage sur un paquebot en partance de Brème à la fin du mois de juin. Le Gruppenführer Georg von Detten, chef du service politique de l'Etat-major S.A. prend ses dispositions pour se rendre à Bad Wildungen, une petite et charmante station thermale, entourée de parcs et située sur la Wilde, un affluent de l'Eder. Là, à quelque cent cinquante kilomètres de Cologne, il pourra lui aussi soigner ses rhumatismes. D'autres préparent des voyages à l'étranger ; certains louent des chambres, des maisons pour leurs familles. Tous les rapports convergent et font naître l'inquiétude au 8, Prinz-Albrecht-Strasse : il sera difficile d'accuser ces hommes absents, en vacances, de préparer un putsch. Le piège monté minutieusement par Heydrich, Himmler, Gœring, le piège approuvé par von Reichenau risque de ne pas fonctionner si on laisse la S.A. partir en congé durant le mois de juillet. Pour la détruire il faut frapper avant la fin du mois de juin, il faut convaincre Hitler avant le samedi 30 juin.
Heydrich et Himmler étudient toutes les possibilités d'action. C'est alors que, dans la soirée du jeudi 7 juin, est transmis au siège de la Gestapo le texte d'un communiqué de l'Etat-major de la Sturmabteilung. Il doit être publié dans les heures ou les jours qui viennent (il le sera le 10 juin par la National Zeitung). Heydrich est le premier à le lire et immédiatement avec cette intelligence en éveil que donne la chasse, il voit tout le parti qu'on peut tirer de cette proclamation où l'orgueil et l'imprudence d'Ernst Rœhm éclatent.
« J'espère, écrit Rœhm, que le 1er août, la S.A. bien reposée et pleine d'une vigueur nouvelle sera prête à remplir les glorieuses missions qu'elle doit au Peuple et à la Patrie. Si les ennemis de la S.A. espèrent ne pas la voir revenir, ou n'en voir revenir qu'une partie, qu'ils profitent de leurs illusions pendant quelque temps. Le jour venu, et dans la forme qui se révélera nécessaire, ils recevront une réponse adéquate. La Sturmabteilung est, et restera le destin de l'Allemagne ». La dernière phrase claque comme une gifle : Hitler n'a pas convaincu Rœhm. Le chef d'Etat-major, l'officier de tranchée aux manières rudes n'accorde qu'un sursis. Il n'a renoncé à aucune de ses ambitions.
Dans la nuit du jeudi 7 juin les voitures noires de la Gestapo s'arrêtent devant la résidence de Hermann Gœring. Les jambes largement écartées, le corps lourd dissimulé par une tenue blanche, les bagues brillant à ses doigts, le ministre-président Gœring accueille les deux hommes discrets : Himmler, terne, le visage insignifiant qu'ont souvent les fanatiques, Heydrich, mince, glacial. Ils apportent le communiqué de Rœhm, Rœhm qui vient de se découvrir trop tôt, en lansquenet bavard et aventureux, joueur et téméraire. La Bendlerstrasse est avertie, puis la Chancellerie.
Le Führer se tait, impénétrable, inquiétant par son silence. Himmler, Heydrich, Gœring accumulent les indices : les armes, les troubles en Prusse provoqués par les S.A., les liaisons avec la France, avec Schleicher, Bredow. Himmler lance aussi le nom de Gregor Strasser : il serait de la conspiration. Von Alvensleben, le président du Club des seigneurs, dont Papen est un membre éminent, aurait pris contact avec les conjurés. Tout est prêt. Ernst à Berlin, Heines en Silésie, Hayn en Saxe, Heydebreck en Poméranie, tous ces Obergruppenführer de la S.A. font partie du complot. Et le Standartenführer Uhl a été désigné pour abattre le Führer.
Hitler lit les rapports, écoute les demi-confidences, mais ne se décide pas. Heydrich, Himmler, Gœring se sont livrés, ils sont prêts. Mais le Chancelier Hitler ne dit rien.
A la Bendlerstrasse, on s'interroge. L'attitude de Hitler sème le doute. Le pacte du Deustchland sera-t-il respecté ? Blomberg, Fritsch, Reichenau se concertent Les messagers apportent des plis au siège de la Gestapo et Reichenau lui-même, général de la Reichswehr, n'hésite pas à rencontrer Lutze et Himmler, à revoir ce dernier au 8, Prinz-Albrecht-Strasse. Les voitures de la Gestapo et celles de l'armée sont souvent aperçues, côte à côte devant le siège de la Gestapo ou celui de l'Etat-major. Dans la nuit du vendredi 8 au samedi 9 juin, un élément nouveau intervient : l'immeuble de la Bendlerstrasse est brusquement mis en état d'alerte. Des patrouilles circulent sur le toit du ministère, des camions de la Reichswehr chargés de soldats armés jusqu'aux dents stationnent Bendlerstrasse et sur les quais voisins. Des voitures de la Gestapo surviennent aussi. Le lendemain les journaux ne mentionneront pas l'incident. Il est pourtant grave : l'armée a craint un coup de main des Sections d'Assaut. Dans la journée quelques rixes ont opposé des officiers de l'armée à des hommes de la Sturmabteilung. Or, l'armée est inquiète : toute la caste est atteinte dans son honneur car dans les heures précédentes une enquête de police a prouvé que Mesdemoiselles von Natzmer et von Iéna, Madame von Falkenhayn, filles ou parentes de généraux glorieux, sont gravement compromises dans une affaire d'espionnage au bénéfice de la Pologne. On vient d'arrêter un élégant Polonais, ancien officier de l'armée allemande, Sosnowski, qui, par l'intermédiaire de ces jeunes femmes employées dans l'immeuble austère de la Bendlerstrasse a obtenu communication de documents secrets. Le capitaine de la Reichswehr responsable des documents s'est donné la mort, bien qu'il fût innocent : un officier de la Reichswehr a le sens de l'honneur. Peut-être la S.A. voulait-elle profiter de l'incident pour déconsidérer la Reichswehr, ameuter les Chemises brunes autour du Reichswehministerium, entraîner Hitler dans une action surprise ?
Le matin du 9 juin pourtant les cordons de soldats qui stationnaient dans la Bendlerstrasse sont retirés : l'assaut des S.A. n'a pas eu lieu. Mais les généraux Blomberg et Reichenau se souviendront de cette nuit du début du mois de juin 1934.
2
SAMEDI 30 JUIN 1934 Godesberg. Hôtel Dreesen.
1 heure 15 (du dimanche 10 juin au samedi 16 juin 1934)
VERS BONN
Samedi 30 juin 1 heure 15. Les voitures se sont rangées devant le perron de l'hôtel Dreesen. Hitler et Goebbels montent côte à côte dans la première des Mercedes, à l'arrière ; Brückner s'installe à l'avant, à côté du chauffeur. La voiture du Chancelier démarre aussitôt. L'Obergruppenführer S.A. Viktor Lutze, le chef du service de presse de Hitler, Otto Dietrich, d'autres chefs nazis se répartissent au hasard dans les voitures noires qui s'ébranlent. Direction : l'aéroport de Bonn-Hangelar. La route après quelques courbes larges au milieu des vignes qu'on aperçoit basses, trapues, dans la lueur des phares, est une longue ligne droite dans la plaine alluviale. Les lourdes voitures s'y lancent, laissant les dernières villas de Bad Godesberg, abordant déjà la légère déclivité qui annonce Hochkreuz, faisant parfois jaillir des gerbes d'eau, flaques demeurées sur la route depuis la grosse averse tombée il y a quelques heures, alors que rien encore n'était définitif, que le choix de Hitler n'avait pas encore donné la liberté d'agir à Himmler, à Heydrich, à Gœring.
A cette heure, alors que Hitler roule vers Bonn, Gœring a déjà reçu la nouvelle de la décision du Führer. La Gestapo l'a prévenu immédiatement Dans son palais présidentiel, entouré de cordons de police depuis le début de l'après-midi du 29 juin, protégé par des nids de mitrailleuses, Hermann Gœring se sent à l'abri Dans une pièce faiblement éclairée du palais, le conseiller Arthur Nebe, haut fonctionnaire de la police criminelle, sommeille ; depuis 14 heures, Gœring lui a confié la tâche de veiller sur sa personne. Dans l'après-midi, il a exercé une filature de protection, suivant Gœring et sa femme Emmy qui, très simplement, innocemment, sont allés faire des achats — de luxe comme à l'habitude — dans un des grands magasins de la Leipzigerstrasse. Curieuse mission pour Nebe que son rang n'appelle ni à des filatures, ni à des fonctions de garde du corps : mais tel est le nouveau régime. Maintenant Nebe somnole, entendant les sonneries ininterrompues du standard téléphonique du ministère, les pas des courriers, les ordres qui commencent à retentir dans le grand hall du palais présidentiel de Hermann Gœring.