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Les Habits Noirs Tome V - Maman L?o

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– Fra Diavolo! répétèrent avec le même accent d’incrédulité les trois maîtres. Quel conte!

– On dit cela, poursuivit Lecoq froidement, moi je ne connais que le Fra Diavolo de l’Opéra-Comique, et les biographies prétendent que ce célèbre chef des Camorre fut exécuté à Naples, en 1799; mais en Corse, où j’ai passé ma jeunesse, il y avait de vieux bandits qui frottaient encore leur chapelet contre la manche du colonel, quand ils voulaient avoir une amulette bénie par le démon, et ils l’appelaient entre eux Michel Pozza, qui est le nom historique de Fra Diavolo.

Quoi qu’il en soit, il apporta parmi les Habits Noirs le secret, le grand secret des prêtres égyptiens, des hiérophantes, des druides, des francs-chevaliers et des libres-soldats de l’Apennin.

Ce fut pendant de longues années son prestige qui dure encore. Il était le seul à connaître le secret gravé à l’intérieur des deux médaillons qui forment le scapulaire des maîtres de la Merci.

Je l’ai eu entre les mains, le scapulaire de la Merci. Je suis curieux, je l’ai ouvert, et je connais le secret. Je ne demande pas mieux que de vous le dire.

C’est un mot, un seul mot, répété en une très grande quantité de langues dont la plupart me sont inconnues, et quand mes yeux tombèrent sur les lettres hébraïques qui commençaient la série, je crus qu’elles exprimaient le nom de Dieu.

Cependant les lettres arabes qui suivaient ne disaient point Allah; je me souviens des caractères grecs disposés ainsi: ouôev; le latin que je compris déjà disait nihil; puis venait l’allemand nichts; l’anglais nothing, l’italien niente, l’espagnol nada, et pour vous épargner les autres langues, le français rien!

– Et c’est là le secret des Habits Noirs! s’écria M. de Saint-Louis.

– Néant est le contraire de Dieu, murmura Samuel; je ne déteste pas cette idée-là, mais elle ne nous rapportera pas grand-chose!

– Je le pensai ainsi, répliqua M. Lecoq, puisque je remis fidèlement le scapulaire à sa place; mais n’ayant plus de secret à chercher, tout mon flair se reporta sur le trésor. Ici je vais vous intéresser davantage: le trésor n’est pas, comme vous l’avez cru, un amas d’or et d’argent déposé ici ou là, et probablement, selon mon opinion première, dans les caves du couvent de Sartène, où le maître fait son pèlerinage une fois l’an; le trésor est dans une petite cassette que chacun de vous pourrait porter sous son bras.

– Ce sont des diamants! dit Samuel, dont les yeux brillèrent.

– Non, répliqua Lecoq.

– Ce sont des titres de dépôt? demanda Portai-Girard.

– Non, répliqua encore Lecoq.

– Un pareil coffret, objecta M. de Saint-Louis, ne peut pourtant contenir une bien grosse somme en billets de banque.

– Le Royal-Exchange d’Angleterre, repartit Lecoq, a des bank-notes depuis cinq livres jusqu’à un million sterling. On en connaît trois de cette somme, et feu le prince de Galles, qui possédait, dit-on, un exemplaire de cette glorieuse estampe, pouvait emporter avec lui vingt-cinq millions de francs dans le tuyau de plume qui lui servait de cure-dent.

– Ces Anglais! dit Portai-Girard, quel grand peuple!

– Je ne pense pas, poursuivit Lecoq, que notre cassette, car elle est bien à nous, contienne des billets de banque de vingt-cinq millions, mais je sais qu’elle renferme des valeurs anglaises pour une somme énorme. À supposer même que le Père ait fait plusieurs parts du trésor, ce qui est assez dans son caractère, tous les œufs d’un finaud tel que lui ne pouvant pas être mis dans le même panier, c’est encore ici que doit être le bon tas. Je vais vous en dire la raison. J’ai cru longtemps que le colonel était au-dessus de la nature humaine par ce seul fait qu’il n’avait point en lui cette chose agréable mais compromettante qu’on appelle un cœur.

– Il n’en a pas! s’écria Samuel.

– Il n’en a jamais eu! appuyèrent les deux autres.

– Vous vous trompez, nul n’est parfait ici-bas. Depuis près de cent ans, notre vénéré maître a trahi tous ses amis, dévalisé toutes ses connaissances, et envoyé dans un monde meilleur la plupart de ceux qui l’ont servi; mais il y a néanmoins, dans un petit coin de son antique carcasse, un objet quelconque qui lui tient lieu de cœur. Je l’ai vu pleurer une fois qu’il se croyait seul, pleurer de vraies larmes au chevet d’une enfant que les médecins avaient condamnée.

– Fanchette, parbleu! fit le docteur en droit, qui haussa les épaules; il aime sa Fanchette comme ma portière caresse son chat!

– Et il l’a donnée au plus lâche coquin de la bande! ajouta Samuel.

– C’est elle qui le voulut, repartit Lecoq. En ce temps, le comte Corona était beau comme un astre, et il chantait le rôle d’Almaviva dans Le Barbier avec une voix qui valait cent mille écus de rente. Mais ne nous égarons pas dans les détails. Que le père aime sa Fanchette comme une perruche ou comme un bichon, peu importe, le fait est qu’il l’aime et qu’il lui a préparé un splendide avenir. Moi, qu’il n’aime pas, mais dont il a besoin sans cesse, je suis un peu l’esprit familier de sa maison; il hésite à m’étrangler, parce que je le tiens comme une habitude, et il en est venu à ne pas faire plus attention à moi qu’aux meubles de son hôtel. J’ai en outre quelques petites intelligences dans la place, et la femme de chambre de ma belle ennemie, la comtesse Corona, me fait son rapport quotidien.

Voici ce que j’ai appris avant-hier. La veille, vers huit heures du soir, le Père avait eu une crise terrible. Son médecin, appelé en toute hâte…

– Comment! son médecin? interrompit Samuel.

– Ah ça, bonhomme, répliqua Lecoq, as-tu jamais cru que le Père avalait tes drogues?

– Je l’ai toujours soigné en toute honnêteté, répondit sérieusement Samuel.

– Mais tu as toujours nourri l’espoir que, dans un cas pressant, il te suffirait d’une bonne potion pour en finir, et tu as fait partager ton espoir aux autres: il faut rayer cela de tes papiers.

Je continue. Le médecin a eu toutes les peines du monde à dominer la crise, et je crois qu’il a conseillé à son malade de mettre ordre à ses affaires.

Quand le médecin a été parti, on a renvoyé tout le monde, et le Père est resté seul avec Fanchette.

Vous savez qu’elle couche, depuis quelque temps, dans le grand cabinet voisin de la chambre du colonel.

Vous ne tenez pas absolument, n’est-ce pas, à savoir par quelle fente de boiserie ou par quel trou de serrure j’ai surpris ce qui va suivre? L’important, c’est que je l’aie surpris et que j’en garantisse l’exacte vérité.

XX Le roman du colonel

Lecoq avala son cinquième verre de punch et reprit:

– L’idée que vous avez d’ouvrir la succession de notre bien-aimé maître, je l’avais avant vous, mes chers collègues. Je ne vous accuse pas de me l’avoir volée, les beaux esprits se rencontrent, voilà tout!

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