Les Habits Noirs Tome V - Maman L?o
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome V - Maman L?o». Краткое содержание книги:
Personne ne répondit, et il y eut comme un malaise parmi les membres du conseil, tout à l’heure si résolus.
Lecoq avait une figure à peindre. On eut dit d’un inventeur qui, au moment de prendre son brevet, trouve son concurrent arrivé avant lui au ministère.
– La première fois que j’ai eu cette idée-là, prononça-t-il enfin à voix basse, j’entends l’idée que vous avez, il n’était pas encore question de vous, mes braves, et cette idée-là, d’autres l’avaient eue avant moi. On rit quand on parle de la corde de pendu que le bonhomme a dans sa poche; on rit quand on dit que le bonhomme est le diable, moi tout comme les autres, mais à l’exception de moi, qui n’ai jamais dit mon secret à personne, tous ceux qui ont eu cette idée-là sont morts!
– Bah! fit Portai-Girard, ceux qui sont morts s’étaient attaqués à un homme plein de force, et il n’y a plus qu’un agonisant en face de nous.
– Alors, pourquoi ne pas attendre?
– Parce qu’il mourra comme il a vécu, et que sa dernière plaisanterie sera de faire sauter l’association comme une poudrière.
Lecoq avait pris un air sérieux et ses sourcils étaient froncés profondément.
– S’il a eu cette fantaisie-là, dit-il, et je l’en crois bien capable, l’association sautera, j’en réponds. Il ne reste pas grand-chose de lui, j’en conviens, mais tant qu’il y aura de lui un petit morceau gros comme le doigt, prenez garde!…
Vous souriez? les autres souriaient aussi… ceux qui sont morts.
Si j’étais avec vous contre lui, ce serait une curieuse bataille, car je sais peut-être où est le défaut de sa cuirasse; si je suis avec lui contre vous, ou seulement neutre, je ne donne pas deux sous de votre peau. Nos intérêts sont communs, voilà le vrai; ne nous fâchons donc pas, si c’est possible, et discutons amicalement.
Le vrai, c’est encore qu’il y a beaucoup d’argent, non point en caisse, mais dans quelque trou; dix millions, vingt millions, trente millions; je n’en sais pas le compte.
Le vrai, c’est enfin que le Père a pu avoir l’intention d’enterrer le trésor et l’association du même coup. Il est de ceux qui disent:
«Après moi, la fin du monde!»
– Vous avouez cela et vous hésitez! s’écria Portai-Girard.
– J’hésite parce que je ne sais pas.
– Nous savons, nous…
– Alors parlez au lieu de menacer, parlez, je vous écoute. Portai-Girard et le prince regardèrent Samuel, qui dit avec une répugnance visible:
– Entre gens comme nous, il n’y a pas d’écrit possible. À quoi servent les pactes, quand même ils sont signés avec du sang? Je ne connais pas le moyen de lier l’Amitié, et si l’Amitié ne joue pas franc jeu, nous sommes perdus!
Lecoq se mit à rire et lui tendit la main au travers de la table.
– Toi, docteur, dit-il, tu commences à comprendre le néant des pilules, comme nos braves amis reconnaissent l’inutilité du couteau… vis-à-vis de certains gaillards, bien entendu, car le commun des mortels restera toujours vulnérable. Je joue franc jeu, puisque je discute. N’aurais-je pas pu, dès le premier coup, vous dire: «Tope! je suis avec vous»? Je joue franc jeu, puisque j’ajoute: Ne comptez pas trop, mes bons frères, sur le troupeau qui s’abreuve de punch en bas, car ni vous ni moi nous ne savons pour qui il fait jour en ce moment sous nos pieds.
Son talon frappa le carreau, et comme si c’eût été un signal, une sourde clameur monta de l’étage inférieur.
XIX Le scapulaire, le secret, le trésor
Tous les verres restaient pleins, excepté celui de Lecoq, qu’il avait déjà vidé trois fois. Au début de la réunion, ses compagnons croyaient le tenir sur la sellette; mais les choses avaient tourné au cours de l’entretien, et maintenant Lecoq était le seul qui ne montrât ni embarras ni défiance.
– Chacun est ici pour soi, dit-il en remplissant pour la quatrième fois son verre; en nous pilant dans un mortier, le docteur, qui est pourtant un habile chimiste, ne trouverait pas un atome de préjugé. On nous appelle des coquins, je connais assez mon Paris pour savoir que les dix-neuf vingtièmes de ceux qui s’intitulent honnêtes gens sont exactement dans la même position que nous.
«Je ne cache pas que j’avais une frayeur; l’homme est un animal vaniteux et ambitieux, je me disais: Ce vieux farceur de colonel a glissé à l’oreille de Portai-Girard: «Tu seras mon successeur»; à l’oreille de M. de Saint-Louis aussi, à l’oreille de ce bon Samuel de même; si cette idée a germé dans leur cervelle, comme elle aurait pu germer dans la mienne, le gâchis est complet, et notre vénérable papa n’aura qu’à nous enfermer ensemble pour que nous nous entredévorions.
«Or, nous étions ici enfermés ensemble et j’ai cru que la dînette allait commencer, mais pas du tout! au lieu d’enfants gourmands, je trouve des gens raisonnables.
«À ma question nettement posée: Qui sera le maître, on m’a nettement répondu: Il n’y aura plus de maître.
«À cette autre demande: Que deviendra l’association? Réponse: Nous nous en moquons comme du roi de Prusse! L’association était destinée à gagner de l’argent, il y a de l’argent, nous nous partageons le magot entre quatre, et puis nous nous souhaitons mutuellement bonne chance. Est-ce bien cela?
– C’est bien cela, répondirent en même temps les trois autres associés.
– Mes braves amis, reprit Lecoq, car nous sommes véritablement des amis, depuis cinq minutes, le magot est assez lourd pour contenter l’appétit de chacun de nous, et le monde est assez vaste pour que nous y puissions trouver un endroit où nos anciens camarades ne viendront point nous chercher. Parlons donc sérieusement, désormais, et mettons de côté les petites découvertes que chacun de vous a cru faire. Le colonel laisse traîner comme cela des mystères mignons pour éveiller la curiosité de ceux qui l’entourent; mais moi je suis de sa maison, il y a vingt ans que je suis de sa maison. Vous connaissez le proverbe qui dit: «Il n’est point de grand homme pour son valet de chambre»? Le proverbe a menti cette fois; j’ai été le valet, puis le secrétaire du colonel Bozzo-Corona, et je déclare que c’est un grand homme, un très grand homme, un plus grand homme que les grands hommes qui découvrent par hasard l’imprimerie, l’Amérique ou la vapeur: il a trouvé par le calcul des probabilités un truc qui garantit le meurtre et le vol contre les chances du châtiment, il a inventé l’assurance en cas de scélératesse.
– Nous savons tous cela, murmura Portai-Girard avec impatience.
– Savez-vous aussi le secret des Habits Noirs? demanda Lecoq, dont les lèvres se relevèrent en un sourire ironique.
Tous les regards exprimèrent une avide curiosité.
– Non, n’est-ce pas? poursuivit Lecoq. Le colonel Bozzo n’avait pas seulement à défendre son œuvre contre les chiens myopes et enrhumés du cerveau que nos gouvernements paient très cher sous le nom de justice, de police, etc., il avait à défendre son œuvre contre ses propres ouvriers. L’univers a bien vieilli depuis quatre mille ans, mais l’homme est resté enfant, et les solennelles momeries qui étaient le fond des mystères de l’antiquité se sont perpétuées à travers les âges, de telle sorte que les mauvais plaisants du sanctuaire d’Eleusis et des temples d’Isis ont eu des héritiers directs au fond des forteresses où radotaient les francs juges d’Allemagne, comme dans les cavernes où les Camorre de l’Italie du Sud bourraient leurs trabuccos en aiguisant leurs poignards. Le colonel n’est pas encore assez vieux pour avoir fréquenté les saintes Wehme, mais il a commandé en chef des bandes calabraises à la fin du siècle dernier, et l’Europe entière l’a connu sous le nom de Fra Diavolo.