Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Et comme il se méfiait maintenant, il ne bougeait pas du gîte qu’il s’était choisi. Il dédaignait les appels, les feintes, les attaques sournoises des hommes de Barba-Roja. Parfois, comme agacé, il se ruait sur ceux qui le harcelaient de trop près, mais il ne continuait pas la poursuite et revenait invariablement à son endroit favori, comme s’il eût voulu dire: c’est ici le champ de bataille que je choisis. C’est ici qu’il faudra me tuer, ou que je te tuerai.
Barba-Roja n’en voyait pas si long. Ayant suffisamment paradé, il s’affermit sur les étriers, assura sa lance dans son poing énorme et, voyant que la bête refusait de quitter son refuge, il prit du champ et fonça sur elle à toute vitesse.
Comme elle avait déjà fait une fois, la bête le laissa approcher et, quand elle le jugea à la distance qui lui convenait, elle bondit de son côté.
Maintenant, écoutez ceci: au moment d’atteindre le taureau, l’homme faisait obliquer son cheval à gauche, de telle sorte que la lance portât sur le côté droit. Deux fois de suite Barba-Roja avait exécuté cette manœuvre. Deux fois le taureau avait donné dans le piège et avait passé par le chemin que l’homme lui indiquait.
Or, le taureau avait appris la manœuvre.
Deux leçons successives lui avaient suffi. Maintenant on ne pouvait plus la lui faire.
Donc le taureau fonça droit devant lui comme il avait toujours fait. Seulement, à l’instant précis où le cavalier changeait la direction de son cheval, le taureau changea de direction aussi, et brusquement il tourna à droite.
Le résultat de cette manœuvre imprévue de la bête fut épouvantable.
Le cheval vint donner du poitrail en plein dans les cornes. Il fut soulevé, enlevé, projeté avec une violence, une force irrésistibles.
Le cavalier, qui s’arc-boutait sur les étriers, portant tout le poids du corps en avant pour donner plus de force au coup qu’il voulait porter, le cavalier, frappant dans le vide, perdit l’équilibre, la violence du choc l’arracha de la selle et, passant par dessus l’encolure de sa monture, passant par-dessus le taureau lui-même, alla s’aplatir sur le sable de la piste, proche de la barrière, où il demeura immobile, évanoui peut-être.
Une immense clameur jaillit des milliers de poitrines des spectateurs haletants.
Cependant le taureau s’acharnait sur le cheval. Les aides de Barba-Roja se partageaient la besogne, et tandis que les uns s’élançaient au secours du maître, les autres s’efforçaient de détourner de lui l’attention de la bête ivre de fureur, rendue plus furieuse encore par la vue du sang répandu. Car le cheval, malgré le caparaçon de fer, frappé au ventre, perdait ses entrailles par une plaie large, béante.
Relever un homme du poids de Barba-Roja n’était pas besogne si facile, d’autant que le poids du colosse s’augmentait de celui de l’armure. On en fût cependant venu à bout s’il avait aidé lui-même ceux qui se dévouaient pour lui. Mais le malheureux Barba-Roja, fortement ébranlé dans sa carapace de fer, était réellement évanoui et ne pouvait par conséquent s’aider en rien.
Il fallut donc renoncer à le relever et s’occuper incontinent de le transporter hors de la piste. La barrière n’était pas loin, heureusement, et les quatre hommes qui le secouraient, bien que troublés par l’évolutions du taureau, seraient parvenus à le faire passer de l’autre côté de l’abri, si le taureau n’avait eu une idée bien arrêtée et n’eût poursuivi l’exécution de cette idée avec une ténacité déconcertante.
Nous avons dit que la bête en voulait à cette masse de fer et surtout à celle qui l’avait frappé.
Voici qui le prouve:
Le taureau avait atteint le cheval. Sans s’occuper de ce qui se passait autour de lui, sans donner dans les pièges que lui tendaient les hommes du cavalier, écrasé sur le sol, cherchant à l’éloigner de la monture, il s’acharna sur le malheureux coursier avec une rage dont rien ne saurait donner une idée.
Mais, tout en frappant et en broyant une partie de masse qui l’avait bafoué, c’est-à-dire le cheval, il n’oubliait pas l’autre partie qui l’avait blessé, c’est-à-dire l’homme étendu sur le sable.
Quand le cheval ne fut qu’une masse de chairs pantelantes encore, il le lâcha et se retourna vers l’endroit où était tombé l’homme.
Et ce qui prouve bien qu’il suivait son idée de vengeance et la mettait à exécution avec un esprit de suite vraiment surprenant, c’est que toutes les tentatives des aides de Barba-Roja pour le détourner échouèrent piteusement.
Le taureau, de temps en temps, se détournait de sa route pour courir sus aux importuns. Mais quand il les avait mis en fuite, il ne continuait pas la poursuite et revenait avec acharnement au blessé, qu’il voulait, c’était visible, atteindre à tout prix.
Les serviteurs de Barba-Roja, voyant le taureau, plus furieux que jamais, foncer sur eux, voyant l’inutilité des efforts de leurs camarades, se sentant enfin menacés eux-mêmes, se résignèrent à abandonner leur maître et s’empressèrent de courir à la barrière et de la franchir.
Un immense cri de détresse jaillit de toutes les poitrines étreintes par l’horreur et l’angoisse. Déjà l’effroyable boucherie du malheureux cheval avait ébranlé les nerfs de plus d’un qui se croyait plus résistant. Plus d’une noble dame s’était évanouie, plus d’une poussait de véritables hurlements, comme si elle se fût sentie menacée elle-même.
La piste avait été envahie par une foule de braves, courageux certes, animés des meilleures intentions aussi, mais agissant sans ordre, dans une confusion inexprimable, se tenant prudemment à distance du taureau et ne réussissant, en somme, par leurs clameurs et leur vaine agitation, qu’à l’exaspérer davantage, si possible.
À moins d’un miracle, c’en était fait de Barba-Roja. Tous le comprirent ainsi.
Le roi, dans sa loge, se tourna légèrement vers d’Espinosa et, froidement:
– Je crois, dit-il, qu’il vous faudra vous mettre en quête d’un nouveau garde du corps pour mon service particulier.
Ce fut tout ce qu’il trouva à dire en faveur de l’homme qui, à tout prendre, l’avait, durant de longues années, servi avec fidélité et dévouement.
Aussi froidement, d’Espinosa s’inclina pour manifester que c’était aussi son avis.
Cependant le taureau arrivait sur l’homme, toujours étalé sur le sol. La seule chance qui lui restait de s’en tirer résidait maintenant dans la solidité de son armure et dans la versatilité de la bête qui chargeait. Si elle se contentait de quelques coups, l’homme pouvait espérer en réchapper, fortement éclopé sans doute, estropié peut-être, mais enfin avec des chances de survivre à ses blessures. Si la bête montrait le même acharnement qu’elle avait montré pour le cheval, il n’y avait pas d’armure assez puissante pour résister à la force des coups redoublés qu’elle lui porterait. La bête ne le lâcherait que lorsqu’il serait réduit, comme le cheval, à l’état de bouillie sanglante.
Et maintenant quelques toises à peine la séparaient de son ennemi inerte…
Déjà plus d’un et plus d’une fermaient les yeux pour ne pas voir l’horrible massacre, les cris de terreur et d’effroi déchirèrent l’air, la confusion et l’agitation stérile redoublaient à distance respectueuse de la bête près d’atteindre son but.