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Historiettes, Contes Et Fabliaux
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– Juste ciel, dit Fontanis, au nom de Dieu, mon frère, ne m’abandonnez pas.

– Croyez que nous vous secourerons, répondit d’Olincourt, quelque déshonneur dont vous nous a[y]ez couverts, et quelques plaintes que nous ayons à faire de vous, mais les moyens sont durs… vous les connaissez.

– Quoi donc?

– La bonté du roi, une lettre de cachet, je ne vois que cela.

– Quelles funestes extrémités!

– J’en conviens, mais trouvez-en d’autres, voulez-vous sortir de France et vous perdre à jamais, tandis que quelques années de prison arrangeront peut-être tout ceci? Ce moyen qui vous révolte, d’ailleurs, ne l’avez-vous pas quelquefois employé vous et les vôtres, ne fut-ce pas en le conseillant avec barbarie que vous achevâtes d’écraser ce gentilhomme que les esprits ont si bien vengé, n’osâtes-vous pas, par une prévarication aussi dangereuse que punissable, mettre ce malheureux militaire entre la prison ou l’infamie et ne suspendre vos foudres méprisables qu’aux conditions qu’il serait écrasé par celles de son roi? Rien d’étonnant par conséquent, mon cher, dans ce que je vous propose, non seulement cette voie est connue de vous, mais elle doit maintenant en être désirée.

– Ô souvenirs affreux, dit le président en versant des larmes, qui m’eût dit que la vengeance du ciel éclaterait sur ma tête presque à l’instant où se consommaient mes crimes! ce que j’ai fait, on me le rend, souffrons, souffrons et taisons-nous.

Cependant comme les secours pressaient, la marquise conseilla vivement à son mari de partir pour Fontainebleau où se trouvait alors la cour; pour Mlle de Téroze elle n’entra point dans ce conseil, la honte, le chagrin à l’extérieur, et le comte d’Elbène au-dedans, la retenaient toujours dans sa chambre dont la porte était exactement fermée au président; il s’y était présenté plusieurs fois, il avait essayé de se la faire ouvrir par ses remords et par ses larmes, mais toujours infructueusement.

Le marquis partit donc, le trajet était court, il arriva le surlendemain, escorté de deux exempts et muni d’un prétendu ordre dont la simple vue fit trembler le président de tous ses membres.

– Vous ne pouviez arriver plus à propos, dit la marquise qui feignit d’avoir reçu des nouvelles de Paris pendant que son mari était à la cour, le procès se suit à l’extraordinaire, et mes amis m’écrivent de faire évader le président au plus tôt; mon père a été averti, il est au désespoir, il nous recommande de bien servir son ami, et de lui peindre la douleur où tout ceci le plonge… sa santé ne lui permet que de le secourir par des vœux, ils seraient plus sincères s’il avait été plus sage… voilà la lettre.

Le marquis lut à la hâte, et après avoir harangué Fontanis qui avait bien de la peine à se résoudre à la prison, il le remit à ses deux gardes, qui n’étaient autres que deux maréchaux des logis de son régiment et l’exhorta à se consoler avec d’autant plus de motif, qu’il ne le perdrait point de vue.

– J’ai obtenu avec beaucoup de peine, lui dit-il, un château fort situé à cinq ou six lieues d’ici, vous y serez sous les ordres d’un de mes anciens amis qui vous traitera comme si c’était moi-même, je lui écris par vos gardes pour vous recommander encore plus vivement, soyez donc en pleine paix.

Le président pleura comme un enfant, rien n’est amer comme les remords du crime qui voit retomber sur sa tête tous les fléaux dont il s’est lui-même servi… mais il n’en fallut pas moins s’arracher, il demanda avec instance la permission d’embrasser sa femme.

– Votre femme, lui dit brusquement la marquise, elle ne l’est pas encore heureusement, et c’est dans nos calamités le seul adoucissement que nous connaissions.

– Soit, dit le président, j’aurai le courage de soutenir encore cette plaie-ci, et il monta dans la voiture des exempts.

Le château où l’on conduisait ce malheureux, était celui d’une terre de la dot de Mme d’Olincourt, où tout était préparé pour le recevoir; un capitaine du régiment d’Olincourt, homme vert et rébarbatif, devait y jouer le rôle de gouverneur. Il reçut Fontanis, congédia les gardes, et dit durement à son prisonnier en l’envoyant dans une très mauvaise chambre, qu’il avait pour lui des ordres ultérieurs, d’une sévérité dont il lui était impossible de s’écarter. On laissa le président dans cette cruelle situation pendant près d’un mois; personne ne le voyait, on ne lui servait que de la soupe, du pain, et l’eau, il était couché sur de la paille dans une chambre d’une humidité affreuse, et l’on n’entrait chez lui que comme à la Bastille, c’est-à-dire comme chez les bêtes de la ménagerie, uniquement pour porter le manger. L’infortuné robin fit de cruelles réflexions pendant ce fatal séjour, on ne les troubla point; enfin le faux gouverneur parut et après l’avoir médiocrement consolé, il lui parla de la manière suivante:

– Vous ne devez pas douter, lui dit-il, monsieur, que le premier de vos torts soit d’avoir voulu vous allier à une famille si au-dessus de vous à toute sorte d’égards; le baron de Téroze et le comte d’Olincourt sont des gens de la première noblesse qui tiennent à toute la France, et vous n’êtes qu’un malheureux robin provençal, sans nom comme sans crédit, sans état comme sans considération; quelques retours sur vous-même eussent donc dû vous engager à témoigner au baron de Téroze qui s’aveuglait sur votre compte, que vous n’étiez nullement fait pour sa fille; comment pûtes-vous croire un moment d’ailleurs que cette fille belle comme l’amour, pût devenir la femme d’un vieux et vilain singe comme vous, il est permis de s’aveugler, mais non pas jusqu’à ce point; les réflexions que vous avez dû faire pendant votre séjour ici, monsieur, doivent vous avoir convaincu que depuis quatre mois que vous êtes chez le marquis d’Olincourt, vous n’y avez servi que de jouet et de risée: des gens de votre état et de votre tournure, de votre profession et de votre bêtise, de votre méchanceté et de votre fourberie, ne doivent s’attendre qu’à des traitements de cette espèce; par mille ruses plus plaisantes les unes que les autres, on vous a empêché de jouir de celle à laquelle vous prétendiez, on vous a fait donner cinq cents coups d’étrivière dans un château de revenants, on vous a fait voir votre femme dans les bras de celui qu’elle adore, ce que vous avez sottement pris pour un phénomène, on vous a mis aux prises avec une catin gagée qui s’est moquée de vous, bref on vous a enfermé dans ce château où il ne tient qu’au marquis d’Olincourt mon colonel, de vous tenir jusqu’à la fin de votre vie, ce qui sera très certainement si vous vous refusez à signer l’écrit que voilà; observez avant de le lire, monsieur, continua le prétendu gouverneur, que vous ne passez dans le monde que comme un homme qui devait épouser Mlle de Téroze, mais nullement pour son mari; votre hymen s’est fait le plus secrètement possible, le peu de témoins a consenti à se désister; le curé a rendu l’acte, le voici; le notaire a remis le contrat, vous le voyez devant vos yeux; vous n’avez de plus jamais couché avec votre femme, votre mariage est donc nul, il est donc cassé tacitement et du plein gré de toutes les parties, ce qui donne à sa rupture autant de force que si elle était l’ouvrage des lois civiles et religieuses; voilà de même les désistements du baron de Téroze et de sa fille, il ne manque plus que le vôtre, le voilà, monsieur, choisissez entre la signature à l’amiable de ce papier ou la certitude de terminer ici vos jours… Répondez, j’ai tout dit.

Le président après un peu de réflexion, prit le papier et y lut ces mots:

«J’atteste à tous ceux qui liront ceci que je n’ai jamais été l’époux de Mlle de Téroze, je lui rends par cet écrit tous les droits qu’on pensa quelque temps à me donner sur elle et je proteste de ne les réclamer de ma vie. Je n’ai qu’à me louer d’ailleurs des procédés qu’elle et sa famille ont eus pour moi pendant l’été que j’ai passé dans leur maison; c’est de commun accord, de notre plein gré à l’un et à l’autre, que nous renonçons mutuellement aux desseins de réunion que l’on avait formés sur nous, que nous nous rendons réciproquement la liberté de disposer de nos personnes, comme si jamais il n’eût existé d’intention de nous joindre. Et c’est en pleine liberté de corps et d’esprit que je signe ceci au château de Valnord, appartenant à Mme la marquise d’Olincourt.»

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