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Je, François Villon

Электронная книга - «Je, François Villon». Краткое содержание книги:

Il est peut-être né le jour de la mort de Jeanne d’Arc. On a pendu son père et supplicié sa mère. Il a étudié à l’université de Paris. Il a joui, menti, volé dès son plus jeune âge. Il a fréquenté les miséreux et les nantis, les curés, les assassins, les poètes et les rois. Aucun sentiment humain ne lui était étranger. Il a commis tous les actes qu’un homme peut commettre. Il a traversé comme un météore trente années de l’histoire de son temps. Il a ouvert cette voie somptueuse qu’emprunteront à sa suite tous les autres poètes : l’absolue liberté.
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Le curé de Senlis hoche la tête affirmativement. Mon tuteur s’assoit alors sur le banc-coffre placé le long du lit :

— On m’a dit, l’abbé, que vous viviez des charmes d’une ribaude…

La phrase insidieuse rend la poitrine de l’agonisant dangereusement écarlate. Les veines de son cou se gonflent d’indignation tandis qu’il parvient à gémir :

— Ce n’est pas vrai… La Machecoue était si moche qu’elle n’a pas rapporté un blanc…

— Moi, je le sais, je l’ai vue, et c’est vrai que… mais Dieu le sait-il ? Il a tant à faire en ces temps de mort. Il pourrait confondre et ne pas vouloir, près de lui, d’un larron en makellerie.

Je suis resté au pied du lit, près du notaire apostolique, où Sermoise m’aperçoit soudain : « Raah ! » Il manque de s’étouffer. Le sang lui envahit le cerveau. Il tremble un doigt vers moi : « C’est, c’est lui qui… »

— Ne changeons pas de conversation, le coupe maître Guillaume qui se penche à son oreille pour lui parler plus en secret (quoique vu les voisins de lit…) À cet instant de votre existence, il vaut mieux penser au Salut. En pardonnant, vous inciterez le juge éternel à l’indulgence.

Le curé de Senlis ne dit plus rien. La nuque détendue dans l’oreiller de plumes, ses blessures au crâne se sont remises à saigner. Le chanoine se lève et dit au notaire : « Je crois, maître Ferrebouc, que vous pouvez reposer la question. » L’officier apostolique s’approche et demande :

— Philippe Sermoise, souhaitez-vous, si vous mouriez de vos blessures, que votre famille, amis charnels, exercent des poursuites contre celui qui a causé votre mort ?

Sermoise remue la tête négativement, me pardonne à l’avance son décès qui arrive — hémorragie cérébrale — ce qui arrange les convoyeurs pour la fosse commune, venant en disant : « Ça nous fera qu’un voyage. » Par-dessus l’épaule du notaire qui finit d’écrire, j’apprécie en connaisseur son style judiciaire : « … puis meurt à l’occasion des dits coups et par faute de bon gouvernement et autrement. »

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— Gilles, le curé de Senlis… Dès lors il n’existe plus que ta version des faits pour les juges du roi qui seront chargés d’instruire…, me dit le chanoine en sortant de l’Hôtel-Dieu. Ta cicatrice à la lèvre aidera à obtenir la grâce royale, poursuit-il sur le parvis de Notre-Dame. On pourra plaider la légitime défense d’autant plus que l’adversaire ne peut plus te contredire et qu’il t’a pardonné devant notaire…

Au bord du fleuve, nous passons devant un muret que je reconnais :

— C’est ici que nous nous sommes rencontrés, maître Guillaume… Vous devez le regretter…

Mon tuteur marche avec difficulté :

— Ce qui est embêtant, c’est ce que tu m’as dit dans l’escalier de l’hôpital… Avoir donné un faux nom au barbier pourrait entretenir la suspicion.

Il s’arrête pour souffler, contemple la ville gothique :

— Paris va devenir irrespirable pour toi. À l’intérieur des remparts, la justice marche si près des talons…

Il reprend sa route. Je le soutiens par les épaules.

— Mais…, fait-il en sa soutane, plein d’espoir que j’échappe à la corde ou à la mutilation, dans une affaire comme la tienne, à partir du moment que le coupable n’est pas récidiviste… Il s’assombrit soudain, me regarde. Tu n’es pas récidiviste ?

Venant du Petit-Pont, Tabarie court vers moi :

— Bonjour, maître Guillaume. François, je te cherchais…

Le chanoine perçoit mon embarras :

— Reste avec ton ami. Je vais rentrer doucement. Ça va aller.

Il ne marche pas longtemps seul. Tout de suite, des étudiants se précipitent pour le prendre par le bras, le soutenir jusqu’à chez lui, proposent de faire ses courses. Aucun élève du quartier universitaire n’a oublié son anneau de Salut et que mon tuteur a un jour sauvé tant d’écoliers.

— Alors, poète…, me dit Guy en contemplant l’emplâtre à ma lèvre, paraît que tu aurais été mêlé à une drôle d’embrouille la nuit dernière…

— Une histoire niaise un grand tantinet mais sanglante assez et même tumultuaire trop. Que voulais-tu me dire ?

— Tout à l’heure, j’ai vu Dimenche au cimetière des Saints-Innocents…

— Ah bon ?

— Il commençait la construction d’une loge de recluse…

— Ah.

— … pour Isabelle de Bruyère.

— Quoi ?!

J’entends, tout bas, la lame d’une faux passer dans mes genoux. Je chancelle et bafouille : « Son-son oncle fou est-il de passage à Paris ? Est-ce lui qui l’a obligée ? Ou sa… »

— Non, c’est elle qui l’a demandé. Mais sa mère te fait rechercher par les sergents du prévôt. Tu devrais te méfier.

Autour de moi, les façades des maisons s’amollissent.

— Isabelle dans une loge de recluse…

50

Jamais je n’oublierai cette image d’Isabelle qu’on emmure à l’aube au réclusoir des Innocents… Dimenche Le Loup, devenu maître marguillier — en manches relevées, tablier, calot sur ses cheveux frisés — finit d’élever une maçonnerie derrière mon amour qu’il enferme dans un petit réduit où elle ne pourra que se tenir debout ou s’asseoir sur un banc de pierre, jamais se coucher, jusqu’à la fin de ses jours.

— Elle va pisser, chier sous elle, se noyer dans sa merde, me rappelle Dogis qui n’est pas un poète.

— Des passants charitables déposeront de la nourriture entre les barreaux des ouvertures, glisseront des couvertures en hiver…, soupire Guy qui voit les choses autrement. Certaines résistent longtemps. Regarde, là, Jeanne la Verrière, quarante ans qu’elle est dans sa loge.

Je n’en reviens pas : « Quarante années de solitude au cimetière dans une tombe pour vivante par tous les temps, pluie, vent, neige, nuit et jour… »

Le rouquin Robin croit me consoler en précisant que :

— Rares sont celles qui tiennent autant. Passé les premières années, elles meurent presque toutes de folie là-dedans. Ce que je ne sais pas, c’est quand l’une d’elles claque et qu’on détruit sa loge, que fait-on du corps ?

Nous sommes tous les trois en retrait de cette cérémonie comparable à une prise de voile. Un évêque dans sa tenue d’apparat, crosse liturgique à la main, marmonne des choses en latin, bénit la cellule d’Isabelle qui a décidé de s’astreindre à cette… (vie ?)

Entre un apprenti qui présente les dernières pierres à sceller et un ouvrier qui verse du mortier dans une bassine, Dimenche Le Loup manie la truelle devant Isabelle qui me regarde. Elle est coiffée d’un simple voile. La brûlure d’une fleur de lys décore sa gorge. Sa mère décomposée, près de l’évêque, tourne la tête vers moi qui me recule derrière la loge de Renée de Vendômois (vingt et un ans de présence) à côté de celle où, depuis douze ans, est enfermée Alix la Bourgotte.

Le ciel est irréel, vert avec des lueurs roses. Des bourgeois se décoiffent, impressionnés par cet étrange renoncement. Un enfant de chœur se retourne vers une femme qui s’agenouille :

— Le doux Jésus la mette en Paradis.

Un sergent qui lorgnait dans ma direction baisse la tête vers elle. J’en profite pour m’éclipser, dis à Guy en lui tendant un papier :

— Je sais bien que Dimenche ne veut plus me voir mais toi, peux-tu lui demander de graver ces lignes, ce soir, sur un des murs de la cellule ?…

La nuit venant, guettant partout les gens du roi et frôlant les murs, je reviens aux Saints-Innocents vers les loges des recluses volontaires — mortes vivantes. J’avance sans bruit entre ces femmes désespérées, m’adosse à la cellule d’une Jeanne la Verrière que le temps a presque minéralisée dans son chagrin d’amour.

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