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Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]

Электронная книга - «Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]». Краткое содержание книги:

Compagnon forgeron, compagnon Faiseur, Alvin est de retour chez les siens. Mais quelle est sa tâche aujourd’hui ? « Je ne peux pas apprendre aux gens comment bâtir la Cité de Cristal si je ne sais pas moi-même de quoi il s’agit. »
La Cité de Cristal : la vision dans la tornade du lac Mizogan, en compagnie du prophète des Rouges. Si peu des chemins de sa vie y conduisent ; Peggy Larner — Peggy la torche — le sait bien.
Et l’ennemi de toujours choisit à présent des voies plus subtiles pour le détruire. Pièges, fuite, menaces, mensonges, délation, prison, tribunal, Alvin n’est-il pas condamné au renoncement ? Et le pire danger viendra peut-être de son frère Calvin, qui le jalouse au point de bientôt lui vouer une haine amère et décide de s’expatrier vers l’Ancien Monde afin de rencontrer Napoléon dont on sait le pouvoir redoutable
L’Amérique n’est-elle pas trop petite pour deux hommes aux talents en puissance si formidables ?
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Tous avaient compris : ce qu’il déciderait de faire avec ses pouvoirs ne regardait désormais plus que lui.

Les qualités d’En-Vérité furent tout de suite remarquées. On lui proposa d’entrer dans plusieurs cabinets juridiques, et il finit par opter pour celui qui lui donnait la plus grande liberté de choisir ses propres clients. Sa réputation monta en flèche à mesure qu’il remportait succès sur succès dans les affaires dont il se chargeait ; mais ce qui impressionnait les juristes versés dans ce genre de causes, ce n’était pas le nombre de victoires, mais celui encore plus grand des affaires réglées – équitablement – sans même aller devant les juges. Alors qu’il avait vingt-cinq ans, il était habituel deux fois par mois que les deux parties d’un procès âprement disputé viennent trouver En-Vérité pour lui demander d’arbitrer leur différend, en se dispensant des tribunaux : telle était sa réputation d’homme sage et juste. Certains murmuraient qu’en temps voulu il prendrait du poids en politique. D’autres osaient souhaiter voir un jour un tel homme obtenir la charge de Lord Protecteur, à condition qu’on instaure le système des élections, comme pour la présidence des États-Unis.

Les États-Unis d’Amérique – cette république hétéroclite, multilingue, bâtarde, conservatrice qui avait trouvé moyen, sans roi ni cause, de surgir comme ça entre les Colonies de la Couronne et la Nouvelle-Angleterre. L’Amérique où, disait-on, des hommes en peau de daim arpentaient les couloirs du Congrès au milieu des Rouges, des Hollandais, des Suédois et autres spécimens à demi civilisés qu’on aurait expulsés du Parlement avant même qu’ils aient prononcé le moindre mot. De plus en plus En-Vérité Cooper tournait les yeux vers ce pays ; de plus en plus il aspirait à vivre là où il pourrait le mieux employer son don d’ajuster les choses. Où il pourrait assembler avec ses mains, et non seulement par la réflexion et la parole. Bref, là où il pourrait vivre sans dissimulation.

Peut-être que, dans un tel pays où les hommes n’avaient pas à mentir sur ce qu’ils étaient pour obtenir le droit d’exister, peut-être avancerait-il sur la voie d’une certaine vérité, entreverrait-il à quoi servait l’univers. À défaut, il y jouirait au moins de la liberté.

Un seul ennui : c’était le droit anglais qu’avait étudié En-Vérité, et des clients anglais qui allaient faire de lui un homme riche. Et s’il se mariait ? Et s’il avait des enfants ? Quel genre de vie leur assurerait-il en Amérique, en pleine forêt vierge ? Comment demander à une femme d’abandonner la civilisation pour aller vivre à Philadelphie ?

Et il voulait avoir une femme. Il voulait élever des enfants. Il voulait prouver qu’on n’apprenait pas la bonté aux enfants à coups de trique, que la peur n’était pas source de vertu. Il voulait être capable de rassembler sa famille dans ses bras sans qu’on redoute sa simple présence, ni qu’on éprouve le besoin de mentir pour gagner son amour.

Aussi rêvait-il d’Amérique mais restait-il à Londres, cherchant dans la haute société la femme idéale avec laquelle fonder une famille. De frustes, ses manières étaient d’abord devenues universitaires avant de faire place à un raffinement qui lui ouvrait toutes les bonnes maisons. Son esprit, jamais caustique, toujours vif, faisait de lui un hôte recherché dans les grands salons de Londres, et s’il n’était jamais invité aux mêmes dîners ou soirées que les théologiens en vogue, ce n’était pas qu’on le tenait pour un athée, mais plutôt qu’on ne voyait pas de théologiens en mesure de rivaliser avec sa conversation. Il fallait placer En-Vérité Cooper en compagnie de quelqu’un capable au moins de lui tenir tête – tout le monde savait que le trop bon cœur de Véry lui interdisait de ridiculiser des imbéciles pour amuser la galerie. Il se contentait de garder le silence quand il se trouvait au milieu d’intelligences moins brillantes ; c’était une grande honte pour un maître de maison quand le bruit courait qu’En-Vérité Cooper n’avait pas ouvert la bouche de toute la soirée.

En-Vérité Cooper avait vingt-six ans lorsqu’il se retrouva dans une réception en compagnie d’un jeune Américain singulier du nom de Calvin Miller.

Il le remarqua d’emblée parce qu’il détonnait, mais non à cause de sa nationalité américaine. De fait, l’avocat vit tout de suite que Calvin avait travaillé pour acquérir un vernis de bonnes manières et s’éviter les faux pas épouvantables dont souffraient la plupart des Américains qui tentaient de faire leur chemin à Londres. Le jeune homme s’étendait à loisir sur ses efforts pour apprendre le français, se moquait de son manque de don indécrottable pour les langues ; mais En-Vérité constata (ainsi que beaucoup d’autres) qu’il ne s’agissait là que de comédie. Quand Calvin parlait français, chaque phrase sortait avec un accent excellent, et son vocabulaire avait peut-être des lacunes, mais pas sa grammaire.

Une dame près d’En-Vérité lui chuchota : « S’il est mauvais en langues, je frémis rien qu’à imaginer ce en quoi il est bon. »

En mensonges, voilà en quoi il est bon, songea En-Vérité. Mais il garda sa réflexion pour lui, car comment aurait-il pu savoir que chacune des paroles de Calvin était fausse, sinon parce que rien ne s’accordait quand il parlait ? Le jeune Américain était fascinant, et d’abord parce qu’il avait l’air de mentir quand il n’avait rien à y gagner ; il mentait par pur plaisir.

Était-ce là un produit de l’Amérique ? Le pays de la vérité dans l’esprit de l’avocat, et voilà ce qu’il engendrait ? Peut-être les pasteurs n’avaient-ils pas tout à fait tort quant aux détenteurs de pouvoirs cachés – ou de « talents », ainsi que les appelaient d’une manière cocasse les Américains.

« Monsieur Miller, fit En-Vérité, je me demande, puisque vous êtes américain, si vous avez personnellement eu connaissance de talents. »

Le silence tomba dans la salle. Parler de tels sujets… c’était à peine moins grossier que de parler d’hygiène intime. Et quand c’était le jeune avocat d’avenir Cooper qui posait la question…

« Je vous demande pardon ? fit Calvin.

— Les talents, reprit En-Vérité. Les pouvoirs cachés. Je sais qu’ils sont légaux en Amérique, et pourtant les Américains se prétendent chrétiens. Je suis donc curieux d’apprendre comment on justifie de telles choses, quand on les tient chez nous pour la preuve de l’asservissement à Satan et qu’elles sont passibles de la peine de mort.

— Je ne suis pas un philosophe, monsieur », fit Calvin.

En-Vérité n’était pas dupe. Il sentait Calvin soudain plus que jamais sur ses gardes. Il avait vu juste. Ce Calvin Miller mentait parce qu’il avait beaucoup à cacher. « Tant mieux, dit En-Vérité. Votre réponse aura une chance d’être comprise par un homme aussi peu au fait de ces questions que moi.

— J’aimerais mieux que vous me demandiez de parler d’autre chose, fit Calvin. Nous pourrions gêner la compagnie.

— Vous n’imaginez sûrement pas qu’on vous a invité pour une autre raison que votre nationalité. Alors pourquoi refuser de parler de la singularité la plus flagrante des Américains ? »

Il y eut un bourdonnement de commentaires. Qui avait jamais vu le jeune Cooper se livrer ouvertement à une telle grossièreté ?

L’avocat savait pourtant ce qu’il faisait. Il n’avait pas interrogé un millier de témoins sans apprendre à extraire la vérité même du menteur invétéré le plus notoire. Calvin Miller était extrêmement sensible à la honte. Voilà pourquoi il mentait : pour se cacher de tout ce qui risquerait de l’humilier. Mais à la provocation il répondrait par la passion, les mensonges et les calculs laisseraient de temps en temps passer des bribes d’honnêteté. Bref, la moutarde monta au nez de Calvin Miller.

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