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La jeune fille et les clones

Электронная книга - «La jeune fille et les clones». Краткое содержание книги:

Sur Stratos, les femmes se reproduisent l'hiver par clonage. En été, les hommes entrent en rut et il faut les enfermer dans les Sanctuaires. Mais quelques-uns échappent à la police sexuelle et s'accouplent, proti pudor ! avec les femmes. Les « vars » qui naissent de ces unions sont élevés jusqu'à la puberté puis chassés du clan ; à eux d'en fonder un autre, s'ils peuvent.
Maia et Leie, sa soeur jumelle, se voient ainsi, très jeunes, réduites à explorer ce monde pastoral et le trouvent plutôt compliqué. Il y a des radicales qui militent pour les droits des hommes ; des Perkinites qui au contraire, pour les éliminer, proposent la parthénogénèse ; et même un visiteur venu des étoiles pour proposer à Stratos de réintégrer le Phylum. Quoi, il y aurait eu sécession ? Pourquoi tous ces mystères : la Porte à Enigmes, le Mur d'Images, le Grand Modeleur ? Et comment faire bouger les choses ?
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Mouais. Sauf qu’elle était peut-être trop stupide, justement, pour comprendre à quel point elle était dans le pétrin.

Pendant qu’elle reprenait son souffle, le vent se leva à nouveau. Elle réprima un frisson et se frictionna les bras tout en cherchant du regard l’endroit où vivaient les Lemères de la branche locale. Elle finit par le repérer.

C’était assez décevant. On aurait pu croire que ce puissant clan industriel se serait bâti un imposant édifice aux arches d’acier, surligné de pierre ou de verre. Or elle distinguait un clapier de tourbe bâti de plain-pied sur un demi-hectare de terrain. Les fenêtres de devant donnaient sur une cour jonchée d’un bric-à-brac où dominaient des débris de ferraille.

Les fenêtres étaient obscures. Sans le sifflement des fours – et leur odeur –, Maïa aurait pu croire le lieu abandonné.

Elle se fraya prudemment un chemin dans la cour, entre les tas de ferraille, et tourna au coin de la bâtisse. Elle découvrit un fouillis de maisonnettes encore plus croulantes que la « demeure », et d’où montaient de minces panaches de fumée. « Les logements des employées, sans doute. »

La plus éloignée paraissait différente des autres. La lueur qui filtrait à travers le rideau de la fenêtre éclairait un chemin de gravier soigneusement ratissé et un petit parterre de fleurs bien soignées. En s’approchant, Maïa distingua des accents musicaux et sentit une alléchante odeur de cuisine.

Elle avait trop froid pour hésiter. Elle leva la main et frappa à la porte.

Thalla et Kiel ne travaillaient à la fonderie que depuis un mois, mais ça leur avait suffi pour transformer leur modeste cadre de vie. Les autres ouvrières étaient convaincues qu’elles laisseraient bientôt tomber, mais les deux femmes y consacraient une heure par jour, après leur travail éreintant.

C’est Thalla, grande femme aux larges épaules, qui lui avait ouvert la porte, ce soir-là. Elle lui avait mis une couverture sur les épaules, une tasse de thé dans les mains, et l’avait installée près du feu. Kiel, avec ses yeux d’une blancheur étonnante sur sa peau d’ébène, était allée trouver les Mères du clan le lendemain matin, et avait annoncé à Maïa qu’elle pouvait rester.

— Tu vas commencer à l’enlèvement des scories, tu passeras une semaine avec nous pour apprendre à surveiller la coulée, et Calma Lemère dit que si t’es encore là après ça, elle te proposera des cours du soir au labo des alliages. Des cours du soir ! répéta la Noire avec un rire méprisant. Elle est bonne, celle-là !

Travailler dans une fonderie n’était pas la vocation de Maïa, mais tant qu’elle n’aurait pas trouvé la stratégie géniale qui lui permettrait de regagner cap Grange sans tomber sur Tizbé ou les Joplandes, elle s’en accommoderait. Et puis ça n’avait rien de déshonorant.

— Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à faire son apprentissage, rétorqua-t-elle. Après tout…

— Tu crois sans doute que c’est une façon de prendre du galon, releva Kiel avec un geste dédaigneux de sa main calleuse, couturée de cicatrices. C’est peut-être comme ça à la ville, à condition de pouvoir engager une clone d’une ruche juridique pour lire les petites lettres du contrat, mais chez les Lemères… Suivre des cours du soir, ça veut dire travailler sans toucher de salaire ni de points de logement et de nourriture. Autrement dit, payer pour avoir le privilège de bosser en heures sup au labo !

— Y a pas mieux pour se retrouver dans le cycle infernal des dettes, renchérit Thalla. À part les paris.

Le cycle infernal des dettes : Thalla et Kiel n’avaient que cette expression à la bouche, comme si elles craignaient de tomber dans le piège si elles changeaient de sujet. Il fallait une volonté de fer et un solide sens de l’économie pour éviter d’y succomber. De même qu’elles binaient chaque soir leur jardin, elles comptaient rituellement leurs baguettes de crédit.

— On peut s’en sortir, même après avoir déduit le manger et le logement, dit Thalla, le deuxième soir, en aidant Maïa à soigner les brûlures causées par la chaleur des fours, malgré les lunettes de protection et l’épais tablier de cuir.

Le transport des lourdes cuillères de minerai fondu était encore plus pénible que le travail à bord d’un navire. Ça exigeait une force d’homme, une patience de lugar, une rapidité et une discipline dignes d’une clone d’hiver. Pourtant, seules des vars l’effectuaient parce que seules des vars au chômage pouvaient accepter de travailler dans cet enfer miniature.

— Je croyais que les employeuses étaient tenues par la Loi de payer suffisamment pour qu’on puisse mettre un peu d’argent de côté, murmura Maïa en humectant son gant de toilette dans la petite cuvette contenant sa ration d’eau.

— C’est la Loi, comme tu dis, répondit Talla en haussant les épaules. La Loi de Lysos…

Au nom de la Première Mère, Maïa leva la main pour tracer le signe circulaire mais elle suspendit son geste. Kiel et Thalla n’avaient pas l’air très pieuses.

— Mais c’est limite, poursuivit la femme trapue. On achète quelques trucs de luxe au magasin de la compagnie, on perd quelques crédits au jeu… tu vois le tableau. On commence à s’endetter et on en a jusqu’à la fin du printemps, la fête de l’Amnistie. Je vais pas m’éterniser ici jusqu’à mon septième anniversaire. J’ai mieux à faire.

Maïa se retint d’objecter qu’elles faisaient des dépenses superflues. Elles payaient l’électricité pour faire marcher leur petite radio, parfois tard le soir. Elles achetaient des fleurs et des plants de légumes pour leur jardin.

Mais était-ce vraiment du superflu ? Après tout, ces rognures de civilisation, aussi dérisoires soient-elles, faisaient peut-être la différence. Peut-être était-ce ce qui permettait de garder le cap et de ne pas se fourvoyer dans la demi-vie à laquelle semblaient condamnées les autres employées vars. Ça, pour trimer, elles trimaient. Elles riaient, elles chantaient et dépensaient une énergie considérable dans des jeux de hasard. Mais elles n’allaient nulle part. La preuve s’en trouvait dans la vallée voisine, dans la crèche et les terrains de jeu où étaient logés et scolarisés les enfants d’hiver et d’été – tous nés de mères lemères. Aucun ventre var n’avait jamais enfanté ici.

Maïa commença, elle aussi, à compter ses baguettes de crédit. Elle en investit quelques-unes dans des vêtements de seconde main, un pain de savon et autres objets de première nécessité. Elle payait le tiers de l’électricité. Ça ne lui laissait pas grand-chose. Elle se prit à regretter la mer.

Elle songea avec désenchantement à la petite somme que la policière lui avait proposée en échange de son témoignage, si elle allait à cap Grange. C’était ce qu’elle touchait ici pour un travail harassant. « Il y a presque une semaine que je suis là. Je pourrais peut-être essayer de fiche le camp…»

Ses compagnes ne lui avaient rien demandé, mais elles avaient bien compris que Maïa avait de gros ennuis. Elle prit le risque de leur raconter, en omettant certains détails, que les Mères du clan Joplande en avaient après elle, ce qui lui valut apparemment un certain prestige à leurs yeux. Kiel se proposa d’aller enquêter le grirdi suivant, jour où le chariot de ravitaillement allait en ville. S’il n’était pas trop chargé, les employées vars qui ne travaillaient pas pouvaient monter à bord contre un petit pourboire.

— Je voudrais bien savoir ce que t’as pu faire à ces m’as-tu-vu pour les mettre sur les dents comme ça, dit-elle à son retour. En attendant le train, j’ai vu deux Joplandes tramer dans la gare, aussi discrètes qu’une paire de charrues. Elles faisaient semblant d’attendre quelqu’un mais elles examinaient toutes les vars qui entraient ou qui sortaient. Y en avait deux autres qui patrouillaient à cheval sur la route. Elles te cherchent encore, vestale.

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