La jeune fille et les clones
- Автор: Брин Дэвид
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Pocket
- ISBN: 2-266-08011-3
- Переводчик: Arnaud Mousnier-Lompré
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La jeune fille et les clones». Краткое содержание книги:
Maia et Leie, sa soeur jumelle, se voient ainsi, très jeunes, réduites à explorer ce monde pastoral et le trouvent plutôt compliqué. Il y a des radicales qui militent pour les droits des hommes ; des Perkinites qui au contraire, pour les éliminer, proposent la parthénogénèse ; et même un visiteur venu des étoiles pour proposer à Stratos de réintégrer le Phylum. Quoi, il y aurait eu sécession ? Pourquoi tous ces mystères : la Porte à Enigmes, le Mur d'Images, le Grand Modeleur ? Et comment faire bouger les choses ?
Les lèvres pincées, Calma Lemère regarda ses clones la plaquer au sol et lui couvrir le nez et les yeux. Un parfum douceâtre, écœurant, étouffa Maïa, envahissant son cerveau et éteignant toute pensée.
Elle s’éveilla d’un profond sommeil hypnotique, vit, dans une sorte de brume, les étoiles sautiller dans le ciel comme des lampyres et se dit vaguement que ce n’était pas normal. Puis elle se fit confusément la réflexion que ça pouvait être une question de perception. Elle avait du mal à se concentrer, couchée et attachée comme ça au fond d’un chariot cahotant.
Au cours de la nuit, elle sortit plusieurs fois de sa torpeur pour téter le chiffon humide qu’on tenait au-dessus de ses lèvres desséchées. Elle fit des rêves anarchiques, débridés – que son inconscient débarrassé de toute entrave parait de couleurs inouïes.
Elle avait un petit peu plus de trois années stratoïnes – neuf ou dix ans selon l’ancien calendrier. C’était la fête de la Mi-Hiver. Les estiviennes de Lamatie attendaient dans leurs chambres le gong signalant le repas du soir. Mais les jumelles avaient un plan. À midi, elles savaient que toutes les clones lamaïs seraient dans la grande salle pour la cérémonie d’initiation. Depuis des semaines, les six-ans pariaient avec excitation sur celles qui recevraient la maturation et celles qui devraient encore attendre un hiver, sinon deux. Les clones qui parvenaient à concevoir lors du premier solstice de leur puberté marquaient un avantage sur leurs semblables, et il n’était pas rare qu’elles grimpent dans l’échelle sociale au point d’arriver à tenir un rôle dirigeant dans le clan.
Les vars n’avaient pas le droit de participer aux cérémonies, mais Maïa et Leie comptaient bien assister à celle-ci. Elles avaient passé des heures à repérer un itinéraire discret qui les amenait à sortir par la fenêtre de leur chambre, passer devant un dortoir, descendre une gouttière, se faufiler le long d’un mur crénelé, s’insinuer par une fenêtre mal fermée du grenier et enfin se laisser glisser dans une cheminée condamnée à l’aide d’une échelle de corde…
Maïa éprouvait en revivant cette aventure toutes les émotions qu’elle avait ressenties à l’époque. Elles craignaient moins de tomber et de se rompre les os que d’être surprises. Mais le pire aurait encore été de ne rien voir.
L’accès à la position finale était la partie la plus périlleuse de leur escapade. Il fallait contourner le dôme en pente raide de la salle des fêtes, dôme dont les nervures de béton armé s’ornaient par endroits d’énormes lentilles de verre teinté. Rampant sur le ventre afin de ne projeter aucune ombre dans la salle, Maïa et sa sœur prirent leur courage à deux mains et tendirent la tête au-dessus d’une fenêtre colorée afin de jeter un premier coup d’œil à la cérémonie.
La salle était un théâtre d’ombres et de lumières tourbillonnantes. Le dôme de verre filtrait la lumière hivernale et lui conférait l’éclat de la plus belle nuit d’été. Des panneaux multicolores projetaient des simulacres d’aurores boréales sur les murs, tandis que d’autres flamboyaient aussi fastueusement que l’étoile de Wengel, quand ce petit compagnon du Soleil illuminait le ciel estival de son intense éclat. Un feu de joie était teinté par des additifs censés simuler le spectre des lumières septentrionales.
Le spectacle valait bien le mal qu’elles s’étaient donné pour le voir. Ni l’une ni l’autre n’aurait trouvé le courage de venir seule. Elles eurent tout de même quelque difficulté à se convaincre que personne n’aurait l’idée de lever la tête vers elles en un moment pareil. Elles passèrent plus de temps à se pousser du coude et à pouffer qu’à regarder discrètement par les lentilles polies.
Des danseuses se trémoussaient devant l’estrade centrale en agitant des bandes de tissu transparent, imitant elles aussi les manifestations ioniques du firmament. La troupe avait été louée au clan Oosterwyck, célèbre pour la beauté et la sensualité de ses clones. On se les arrachait, et il fallait être très riche pour se les payer à cette époque de l’année.
Des encensoirs émettaient des vapeurs censées stimuler les phéromones qui excitaient le plus les mâles. Derrière un rideau, on devinait la présence des mères et des sœurs de pure race de la citadelle de Lamatie, discrètement tapies dans les coulisses pour ne pas déranger leurs hôtes.
— Là-bas ! chuchota Maïa – bien inutilement : elles ne percevaient de la musique qu’un faible murmure, aussi était-il peu probable qu’on les entende d’en bas.
— Tiens, qu’est-ce que je te disais ! Le commodore de la guilde du Pingouin et deux jeunes marins. Tu me dois…
— J’ai jamais parié ! coupa Maïa. Tout le monde sait que la guilde du Pingouin doit à Lamatie le gros paquet d’argent que les mères lui ont prêté l’année dernière !
— Viens, on va essayer de se rapprocher, dit Leie en tirant Maïa par la manche, la faisant dangereusement vaciller sur le dôme en forte pente.
— Hé, fais attention !
Mais Leie s’était déjà glissée devant une grande lentille en saillie sur la voûte. Maïa entendit sa sœur hoqueter, puis étouffer un rire nerveux.
— Qu’est-ce qu’il y a ? souffla-t-elle en s’approchant.
— Non, ne regarde pas tout de suite, fit Leie. Trouve-toi une bonne prise pour les pieds et les mains. Ça y est ? Bon, ferme les yeux et approche-toi encore un peu. Tu les ouvriras quand je te dirai !
C’était un de ces rites qui paraissent parfaitement naturels quand on a trois ans. Sa sœur tira sur une de ses tresses pour lui orienter la tête. Elle sentit bientôt le verre froid sur son nez.
— Vas-y, tu peux regarder, fit Leie en gloussant tout bas.
Maïa ouvrit les yeux. Elle ne vit d’abord qu’une image floue à cause des bulles du verre. Elle changea un peu de place et l’image devint nette. Et même extraordinairement grossie. Elle ne vit pourtant, au premier abord, qu’un amas de chair semé de fourrure noire en plusieurs points. Surtout à un endroit où un petit appendice rose s’accrochait à l’intersection de deux autres, plus gros. Des jambes, finit-elle pas comprendre. Et le petit, au milieu…
— Oh ! s’exclama-t-elle, en reculant si précipitamment qu’elle manqua perdre l’équilibre.
Leie la rattrapa en riant de sa surprise. Maïa plaqua son visage sur le verre pour revoir la scène.
— Non, laisse-moi voir, maintenant. C’est mon tour ! protesta sa sœur.
Mais elle tint bon et Leie alla en bougonnant se trouver une autre place, qu’elle décréta aussitôt « encore meilleure ». Seulement Maïa était trop absorbée pour l’écouter.
« Voilà donc à quoi ressemble un homme nu. » L’effet du verre dépoli était gênant, et elle avait du mal à rapprocher ce qu’elle voyait des schémas abstraits qu’on lui avait montrés à l’école. « Où est-ce qu’ils le mettent quand ils marchent ? Ça ne doit pas être pratique, ce truc pendouillant. »
Des pensées si embarrassantes qu’elle n’osa même pas les formuler lui traversèrent l’esprit. La fascination l’emportant sur la répulsion, elle regarda attentivement dans l’espoir de voir la chose changer. « Ça devient vraiment plus gros que ça ? »
Une main entra dans son champ de vision et alla gratter une cuisse poilue a côté de l’appendice flasque. Maïa recula la tête afin d’englober du regard le bras, le torse et le visage de l’homme qui regardait les danseuses, allongé sur le lit aux draps de satin. Il dit quelque chose à un autre homme étendu à sa droite, qui se mit à rire, puis se redressa et se pencha comme s’il essayait de suivre le spectacle. Près d’eux étaient posées des friandises et des boissons. Le premier homme prit un verre de vin et le vida. Il ne prit pas garde à la femme aux habits affriolants qui s’approcha pour le remplir, ni aux autres qui attendaient non loin de là, prêtes à installer des rideaux d’intimité, si besoin était.