Paris vaut bien une messe
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Paris vaut bien une messe». Краткое содержание книги:
Il arrivait de Lyon, avait parcouru les provinces. Il avait vu les bandes de paysans affamés couper, sur les terres, les épis de blé à demi mûrs et les manger à l’instant pour assouvir une faim effrénée.
— Le peuple meurt d’avoir le ventre vide, disait-il. Il veut continuer de prier dans ses églises, devant ses saints, mais il veut d’abord qu’on lui remplisse la panse, qu’on lui donne du grain à semer pour qu’il puisse récolter du blé à la prochaine saison. Car il a mangé ses semences !
Il se levait, allait jusqu’à la fenêtre, montrait la rue des Fossés-Saint-Germain, m’invitait à le rejoindre, à voir ces mendiants, ces misérables, ces gens du néant qui avaient quitté leurs campagnes parce qu’ils y crevaient de faim.
— Le royaume a besoin de paix et d’ordre, donc d’un souverain légitime, et non de princes qui se sont vendus à l’Espagne, qui s’enrichissent des doublons que leur verse Philippe II et qui ont forcé le roi Henri à mettre en vente à leur profit les biens des hérétiques.
Il était revenu s’asseoir en face de moi.
— Vous le savez, Thorenc, pour eux la religion n’est qu’un moyen de plus d’arrondir leurs possessions, leur fortune, et demain s’emparer du trône. Peu leur importe de servir ainsi l’Espagne plutôt que la France.
Je ricanais. Il avait sans doute raison. Mais son Henri de Navarre était de la même couvée !
Légitime ? Il avait demandé à la reine Elisabeth d’Angleterre deux cent mille écus, des navires et des soldats pour mener la guerre contre les catholiques. L’un de ses envoyés – Séguret – avait gagné l’Allemagne et le Danemark, promettant à leurs princes de bonnes terres du royaume pour y créer des colonies.
« Faites la plus grande levée que vous pourrez de reîtres, de Suisses, un peu de lansquenets, leur avait écrit Séguret. Prenez les meilleurs et les plus expérimentés colonels et capitaines. Venez combattre les catholiques, il y va de notre religion partout dans nos contrées ! »
Voilà ce qu’il en était des huguenots ! Ne valaient pas mieux qu’eux, j’en convenais, les Guises et les ligueurs qui avaient rassemblé une armée de Suisses, d’Albanais, d’Allemands afin de renforcer les troupes royales. Mais à chacun son camp, son choix. Le mien était fait.
Michel de Polin avait répété qu’il était du côté de la maison de France dont Henri de Navarre était l’héritier légitime. Il voulait à tout prix éviter la guerre qui, pour les sujets du royaume, était la plus cruelle des destinées.
C’était vrai. Les paysans souffraient. La faim les tenaillait. Les soldats, reîtres ou Suisses au service des huguenots, ou Albanais enrôlés par les Guises, les traitaient moins bien que le bétail.
Mais c’était là la loi du monde.
— Dieu ne le veut pas ainsi, avait murmuré Michel de Polin.
Quand on me parlait de Vous, en ces années-là, Seigneur, je ne savais plus que blasphémer.
— Mort-Dieu ! ai-je crié.
Polin ignorait-il que la cruauté régnait sur cette terre, qui était le véritable enfer des hommes ?
D’autant qu’à la barbarie s’ajoutaient la trahison et le mensonge.
Michel de Polin savait-il que, pendant que l’on se préparait à la guerre, que les armées se rangeaient en ordre de bataille et que leurs soldats maltraitaient déjà les paysans pour un sac de grain ou une poule, Catherine de Médicis embrassait avec une feinte affection Henri de Navarre tout en lui palpant la poitrine de ses doigts gras pour s’assurer qu’il ne portait pas sur lui une dague ou bien une cuirasse ?
— Il faut que vous me disiez ce que vous désirez, interrogeait-elle.
— Mes désirs, madame, ne sont que ceux de Vos Majestés, répondait benoîtement Henri.
— Laissons ces cérémonies et me dites ce que vous demandez.
— Madame, je ne demande rien et ne suis venu que pour recevoir vos commandements.
— Là, là, faites quelque ouverture !
— Madame, il n’y a point ici d’ouverture pour moi.
Et les espions avaient rapporté à Sarmiento que les dames qui assistaient à l’entrevue s’étaient esbaudies devant la vivacité des reparties du roi de Navarre et ses marques de galanterie.
Je savais par ailleurs que Guillaume de Thorenc, mon frère, avait envoyé – trahison dans la trahison – Jean-Baptiste Colliard auprès du duc de Guise pour lui proposer une alliance entre les troupes huguenotes et celles de la Sainte Ligue perpétuelle afin de chasser de son trône Henri III et ses mignons.
Si le duc de Guise avait refusé, ce n’était pas pour raison de religion, mais parce qu’il disposait à Paris d’au moins quatre mille arquebusiers prêts à envahir le Louvre, à s’emparer de la personne du roi et à le contraindre soit à s’allier à lui, soit à abdiquer ou à fuir.
Pourquoi dès lors partager avec les huguenots ce dont on pouvait s’emparer seul ?
Et si Henri III refusait de céder la place, eh bien, on ferait comme la reine Elisabeth d’Angleterre qui venait de faire trancher à la hache la tête de la reine d’Écosse, Marie Stuart, la catholique, fille de Marie de Guise et qui avait été reine de France en tant qu’épouse de François II, l’un des fils de Catherine de Médicis, lequel n’avait jamais régné qu’une année !
Le sang avait commencé de couler.
Telle était la loi des hommes.
N’avaient-ils pas répandu celui du Christ ?
25.
J’ai oublié que le sang des hommes est de même couleur que celui du Christ. J’ai voulu qu’il jaillisse du corps de mes ennemis.
Je les devinais cachés dans ce chemin creux, entre la rivière de l’Isle et celle de la Drôme, non loin du village qui a pour nom Coutras.
Nous étions en Charente et nous suivions les huguenots depuis plusieurs jours déjà. Ils s’enfuyaient, marchant vers le sud, après avoir traversé le Poitou, cherchant à regagner leurs provinces de Guyenne et de Gascogne. Mais peut-être allaient-ils changer de direction, se porter à la rencontre de ces vingt mille reîtres et arquebusiers, lansquenets allemands et hallebardiers suisses qui avaient pénétré en Lorraine afin de leur porter secours.
— Il faut les tuer avant, avait décrété Diego de Sarmiento.
Et le duc de Guise, mais aussi le roi Henri III, bien contraints d’obéir à la Sainte Ligue, avaient donné l’ordre de rassembler près de cinq mille fantassins et plus de mille cinq cents cavaliers afin de débusquer le malodorant roi de Navarre qui en appelait aux mercenaires étrangers pour satisfaire son ambition et faire triompher sa foi hérétique.
Depuis longtemps je n’écoutais plus les prêches du père Veron. Peu m’importait désormais le sort du royaume de France ! Je savais seulement que Henri de Navarre et Guillaume de Thorenc, mes deux ennemis, marchaient à la tête de leurs troupes et j’avais donc rejoint l’armée des Guises et du roi Henri que commandait le duc de Joyeuse, l’un de ces mignons dont l’accoutrement et les manières, les parfums et les bijoux me soulevaient le cœur.
Je n’en avais pas moins chevauché à ses côtés, forçant le train, inquiet de ne voir autour de moi que des gentilshommes vêtus comme pour un bal, avec leurs grands chapeaux à plumes, leurs pourpoints de soie, de satin et de velours, leurs armes de parade toutes damasquinées.
Beaucoup d’entre eux brandissaient une longue lance au bout de laquelle flottaient leurs pennons multicolores. Et ils devisaient gaiement comme s’ils participaient à une cavalcade, par un jour de fête, rue Saint-Antoine.
On était pourtant loin des estrades.
La pluie, en ce mois d’octobre 1587, noyait la campagne. Quand elle cessait, le brouillard s’accrochait aux haies.
Dans cette grisaille, derrière les buissons, les buttes sableuses, au confluent de ces rivières, dans ces chemins creux, je craignais que Henri de Navarre et ses spadassins, gens de guerre comme Jean-Baptiste Colliard, Séguret ou mon frère Guillaume, ne dissimulent leurs arquebusiers, leurs canons et leurs cavaliers.