Paris vaut bien une messe
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Paris vaut bien une messe». Краткое содержание книги:
Thorenc n’a pas bronché, la main devant les yeux, le buste penché, le coude appuyé sur la cuisse.
— Voilà la paix qui règne à Paris, a repris Michel de Polin. On tue et on tuera au nom de Dieu, et cette sotte populace sortie du néant est échauffée comme un troupeau de taureaux que des prédicateurs excitent. Henri de Guise la conduit là où il veut. Ce peuple a besoin de corps à embrocher. Il jette dans la Seine les malheureux qu’il décrète huguenots. Mon parlement a condamné les deux malheureuses filles d’un procureur dont je connais la religion, celle d’un catholique respectueux, a être brûlées en place de Grève en les déclarant « hérétiques des plus obstinées et des plus opiniâtres ». Les deux innocentes avaient voulu empêcher que l’on égorge un artisan de leurs voisins. Vous connaissez l’usage…
Michel de Polin s’est interrompu, comme marquant une hésitation, avant de continuer :
— On étrangle d’abord les condamnés avant de mettre le feu au bûcher. Mais le peuple, comme fou, a réussi à arracher l’une des filles au bourreau et l’a poussée vive dans les flammes. J’étais là au milieu de la foule, Thorenc, j’ai entendu ses cris. Je ne les oublierai pas.
Michel de Polin avait quitté Paris avec le roi. Ils avaient réussi à déjouer la surveillance des ligueurs. Le souverain était maintenant en sécurité à Chartres, mais n’osait pas combattre Guise, aveuglé qu’il était par les conseils de la reine mère, par la peur qu’il éprouvait d’être pris comme en tenailles entre les huguenots de Henri de Navarre et les hommes de Henri de Guise.
— Ceux-ci ont l’Espagne avec eux. Diego de Sarmiento promet des troupes et des doublons. Depuis que la flotte de Philippe II, la prétendue Invincible Armada, a été défaite par les Anglais, il lui faut plus que jamais une France déchirée, vaincue par ses propres démons. Les ligueurs et Henri de Guise sont entre ses mains. Il les paie. Dieu veut-Il cela ?
Michel de Polin a levé les bras.
— Qui peut le croire ? Ce n’est même pas l’intérêt de l’Église…
Il s’était rendu à Rome, expliqua-t-il, pour dire, au nom de bons catholiques de France, qu’il fallait que le souverain pontife aide ceux qui, dans le royaume, voulaient la réunion de tous les croyants.
Il avait rencontré le pape Sixte Quint. Il lui avait assuré que Henri de Navarre savait qu’il ne pourrait être sacré roi de France qu’en abandonnant sa cause. Les huguenots les plus clairvoyants le savaient aussi et s’en inquiétaient. Henri III s’en persuadait peu à peu, et cela le rassurait, lui dont Henri de Navarre était l’héritier. Mais c’était au pape à favoriser ce rapprochement, à empêcher que les ligueurs, les guisards, ces massacreurs ne se masquent et ne se parent du nom de catholiques.
— Le pape m’a écouté. J’ai cru la partie gagnée. Mais il avait près de lui un prêtre que vous connaissez, le père Verdini. C’est un vieil homme, mais brûle en lui le feu de l’enfer. À peine avais-je cessé de parler qu’il m’a accusé d’être l’un de ces faux apôtres, de ces judas, plus retors que les Juifs, qui veulent que les catholiques mettent la tête sur le billot et connaissent tous le sort de la reine Marie Stuart, décapitée par l’hérétique Élisabeth. « Voilà ce qu’ils veulent en France, a répété Verdini. Henri de Navarre sur le trône, et le sang des catholiques répandu dans les rues. La hache huguenote frappant les cous innocents des serviteurs de l’Église ! »
— Le père Verdini…, a murmuré Bernard de Thorenc. C’est lui qui m’a appris ici – il a tendu le bras vers la chapelle dont on apercevait la façade – les premières prières, qui m’a enseigné les Évangiles, à qui je me suis confessé, que j’ai écouté plus que mon propre père…
— C’est l’homme de Sarmiento, a répliqué Michel de Polin. Il croit que Philippe II est le bras armé de l’Église, le chevalier de la foi. Il a eu des sanglots dans la voix quand il a évoqué la destruction de l’Invincible Armada. Pour lui, tous ceux qui veulent la réunion des croyants en France sont des « machiavélistes » – c’est ainsi qu’il nous appelle – et, pis encore, des athéistes. Henri de Navarre, à l’entendre, veut un royaume sans Dieu !
Michel de Polin est resté un long moment silencieux, respirant bruyamment comme si on lui écrasait la poitrine.
— J’ai eu peur, a-t-il repris d’une voix étouffée. J’ai pensé que le père Verdini allait ordonner aux spadassins espagnols qui le gardent de me tuer avant que j’aie pu quitter Rome. Je me suis enfui et n’ai changé de chevaux qu’une fois entré sur les terres du duc de Savoie, mais le Castellaras de la Tour est ma première halte. Vico Montanari, qui sait ce que vaut et ce que veut Diego de Sarmiento, m’avait conseillé de m’arrêter ici, chez vous.
Bernard de Thorenc s’est levé, a écarté les bras, murmurant que Michel de Polin était le bienvenu, que la demeure et les terres des Thorenc étaient vouées à la paix. Qu’il le voulait ainsi.
Polin a entrepris de tisonner le feu, appuyé de la main gauche au tableau de la cheminée. Il a précisé que Henri III avait convoqué les états généraux du royaume à Blois ; qu’il fallait que tous ceux qui voulaient la réunion des sujets et la paix y participent.
— Je pars demain matin, venez avec moi, a-t-il dit. Vous chasserez après.
Il s’est approché de Bernard de Thorenc.
— N’abandonnez pas votre fils à un royaume d’égorgeurs. Ils ne lui pardonneront pas d’être né de vous et d’Anne de Buisson.
Thorenc a paru ne pas entendre, branlant du chef, les yeux baissés.
— Vous les avez vus comme moi tirer sur le quai de l’École, rue de l’Arbre-Sec, a continué Polin, vous avez vu ces enfants morts emmaillotés de linges tachés de sang et dont la tête battait le pavé…
— Taisez-vous ! l’a adjuré Bernard de Thorenc.
Il a quitté la salle, suivi par Michel de Polin.
Les cadavres des trois sangliers gisaient toujours sur les dalles de l’entrée et les chiens continuaient d’aboyer avec la même fureur sauvage.
29.
Seigneur, en quittant le Castellaras de la Tour et en suivant Michel de Polin, je savais que je ne chasserais plus le sanglier.
À nouveau mon gibier serait l’homme, c’était son sang rouge que j’allais faire couler et non plus celui, noir, des bêtes sauvages.
Au moment du départ, dans la cour du Castellaras de la Tour, alors que les serviteurs, les chiens aboyant à leur suite, tiraient sur les pavés les corps des trois sangliers, j’ai dit à Anne de Buisson que je la quittais parce qu’il fallait aller jusqu’au bout si l’on voulait que la paix fut rétablie une bonne fois en ce royaume de France, donc ici même, sur nos terres.
J’ai voulu la serrer contre moi, elle m’a repoussé, le visage figé tel un masque aux yeux fixes.
J’ai haussé le ton.
J’étais parjure, je le savais.
Je lui avais promis, à elle, ainsi qu’à Vous, de ne plus prendre les armes que contre ceux qui viendraient jusqu’ici, dans notre demeure, nous menacer.
J’ai crié que je ne voulais pas laisser mon fils à la merci d’un égorgeur, huguenot ou ligueur, parce que nous n’appartenions plus à un camp ou à l’autre, mais aux deux, traîtres à l’un comme à l’autre.