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Le vingtième siècle: la vie électrique

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Le vingtième siècle: la vie électrique
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COMMENT ON SE REPRÉSENTE Mme LORRIS EN SON CABINET DE TRAVAIL.

III

Estelle Lacombe assiste à une dispute conjugale.- Bienfaits de la science appliquée aux scènes de ménage.- Autres beautés du phonographe.- La petite surprise de Sulfatin.

Estelle, qui passait toutes ses journées dans la maison Philox Lorris, ne voyait pas souvent Mme Lorris, occupée sans doute à son fameux livre de haute philosophie. Elle était au courant de la situation du ménage et savait qu'il y avait toujours eu, presque depuis leur mariage, divergence d'idées entre Mme Lorris et le savant à l'esprit impérieux et systématique. On voyait rarement ensemble M. et Mme Lorris, même à la salle à manger, l'illustre inventeur oubliant facilement l'heure des repas au milieu de ses immenses occupations.

Un jour qu'Estelle était occupée à rechercher un document dans une des nombreuses bibliothèques de l'hôtel Philox Lorris, où les livres et les collections s'accumulaient dans toutes les pièces, à tous les étages, garnissant tous les coins et recoins, envahissant jusqu'aux couloirs, elle entendit tout à coup comme une dispute s'élever dans une petite pièce ouvrant sur le grand salon, où pourtant elle n'avait vu personne lorsqu'elle l'avait traversée.

Elle reconnut les voix de M. et Mme Lorris se succédant après de courts intervalles de silence. Mme Lorris semblait faire de vifs reproches à son mari, puis la pauvre dame se taisait, sans doute en proie à une vive émotion, et, après un instant, la voix grondeuse de Philox Lorris s'élevait à son tour, parfois sur un ton de colère.

Estelle, très embarrassée, toussa, remua des chaises pour indiquer sa présence; mais, dans le feu de la colère sans doute, M. et Mme Lorris n'y prirent garde et continuèrent leur échange d'aménités conjugales.

Que faire? Pour quitter la place, il fallait de toute nécessité qu'Estelle traversât le petit salon, théâtre de cette querelle de ménage. Elle n'osait se montrer et s'exposer aux regards irrités du terrible Philox Lorris; il lui fallait donc bien rester là et, contre son gré, continuer à saisir quelques bribes de l'altercation.

«Je vous déclare encore une fois, disait Mme Lorris, que vous êtes insupportable, extraordinairement insupportable! Quelle existence m'avez-vous faite, je vous le demande? Vous avez toujours été l'être le plus désagréable du monde, avec vos idées particulières et vos systèmes!.. J'exècre votre science, si c'est elle qui vous fait ce caractère; je me moque de vos laboratoires, de votre chimie, de votre physique et je me soucie très peu de vos inventions et découvertes. Oui, monsieur, je m'en flatte, notre fils Georges ne sera pas le hérisson de savant que vous êtes, il tient trop de moi…»

Un instant de silence suivit cette blasphématoire déclaration, puis la voix de Philox Lorris se fit entendre.

Elle reconnut les voix de M. et Mme Lorris.

«….. Je désire n'être pas contrecarré toujours dans mes plans et mes idées… Croyez-vous que j'aie le temps de discuter sur des fadaises de ménage, sur les futilités auxquelles l'esprit féminin se complaît…

«Vous vous plaignez toujours, vous dites que, sans cesse plongé dans mes expériences, je ne songe pas assez à vous offrir quelques distractions… Je ne veux pas discuter ce point… Pourtant, vous êtes maîtresse de votre temps et je ne vous empêche en aucune façon de le gaspiller comme il vous plaît… Vous demandez des distractions, des soirées, des fêtes mondaines, eh bien! en voici… J'ai horreur de tout cela, mais enfin vous allez être satisfaite; je donne, nous donnons une grande soirée artistique, musicale, scientifique même… Oui, madame, scientifique aussi; cette partie du programme me regarde; pour le reste, je compte absolument sur vous…»

Nouveau silence, puis quelques phrases de Mme Lorris qui n'arrivent pas distinctement à l'oreille d'Estelle.

«Cette science, madame, sur laquelle vos faibles sarcasmes viennent s'émousser, ces travaux dont votre esprit irrémédiablement frivole ne peut même soupçonner l'importance, ont créé notre situation… Ces préoccupations que vous me reprochez, ces jours et ces nuits passés dans les laboratoires à l'âpre poursuite de l'inconnu, de l'introuvé, ces prises de corps avec tous les éléments, ces luttes violentes avec la nature pour lui arracher ses secrets, tout cela, finalement, a créé la puissante maison Philox Lorris… Et vous, quelle part avez-vous prise à ces gigantesques efforts? Vous n'avez qu'à jouir du fruit de ces énormes labeurs, et vous…

— Oui, monsieur, notre fils Georges tient de moi, et je l'en félicite… Il ne sera pas un savant morose et maniaque se racornissant parmi les cornues et tous les ingrédients de votre diabolique cuisine scientifique! Pauvre cher enfant! Peut-être bien, comme vous le lui reprochez sans cesse, l'âme de mon arrière-grand-père, qui fut un artiste et sans doute un homme vraiment digne de vivre, appréciant la vie, aimant surtout ses beaux côtés, revit-elle en lui… Je me permets d'avoir d'autres idées que les vôtres.»

Estelle n'en entendit pas davantage: la porte du petit salon, entre-bâillée, s'ouvrit brusquement. Toute confuse de son indiscrétion forcée, Estelle laissa s'écrouler une pile de volumes et se plongea la tête dans les comptes rendus de l'Académie des Sciences.

«Eh bien! Estelle?…» dit la personne qui venait d'entrer.

Estelle releva la tête avec une joie mêlée de surprise. Le survenant n'était pas le terrible Philox Lorris, c'était Georges, son fiancé. Pourtant, malgré l'arrivée de Georges, qui ne semblait nullement ému, la querelle continuait dans la pièce à côté. Estelle, très embarrassée et n'osant parler, montra du doigt la porte.

Georges éclata de rire.

«Ne craignez rien, fit-il, c'est une petite explication entre mon père et ma mère, une simple escarmouche, ils sont toujours en divergence de vues et d'opinions…

— Je n'ose pas passer devant eux pour m'en aller, dit tout bas Estelle; je suis bloquée ici depuis quelques instants, entendant bien malgré moi…

LA DISPUTE DES DEUX PHONOGRAPHES.

— Vous n'osez pas passer devant eux? Mais avec moi vous ne craignez rien; venez donc et voyez!

— Oh! non… je ne veux pas…

— Mais si, venez!..»

Il fit passer devant lui Estelle, qui s'arrêta stupéfaite au milieu de la pièce. Il y avait de quoi: les voix de M. et Mme Lorris continuaient la discussion commencée et pourtant la pièce était vide!

Georges, d'un geste, montra deux phonographes placés sur la table, au milieu d'un fouillis de livres et d'instruments…

«Voilà, dit-il, mes parents se chamaillent un petit peu par l'intermédiaire de leurs phonographes… Laissons-les, cela n'a pas grand inconvénient, et je vais vous expliquer…

— Ils se disputent par phonographes! s'écria Estelle, heureuse et soulagée.

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