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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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Celles-ci du reste n’avaient donné jusqu’alors aucun résultat. Mais elles n’avaient pas été exemples d’incidents comiques. Un soir, l’équipe Vantier-Blac suivit de loin pendant une bonne lieue deux inquiétants noctambules dont l’un finit par se retourner et leur crier : « Ne faites pas tant de bruit : vous ne prendrez jamais personne ! », tandis que l’autre éclatait d’un beau rire. C’était M. Heaume et moi qui, depuis une heure, nous amusions ferme. Un autre soir — et je regrette bien d’avoir manqué le spectacle, — au coin du chemin des Cormiers et de la route de Candé, le tandem Dagoutte-Quelinet, opérant pour la première fois, tomba sur les gendarmes, tapis derrière une haie (à l’affût des vélos sans plaque et sans lumière beaucoup plus que de l’incendiaire). Les deux camps, réfugiés derrière les talus, échangèrent pendant deux minutes de furieux : « Halte-là ! », puis finirent par s’identifier et allèrent boire une fillette de rosé au café Belandoux qui n’était pas encore fermé.

XV

Toujours ces feuilles. Je finis par les reconnaître rien qu’en marchant dessus, sans les voir. Celles du chêne, qui font des résilles, celles du peuplier et du bouleau, plates et vite consumées, ne sont pas trop à craindre. Mais celles du marronnier, recroquevillées sur leurs nervures, celles du platane, qui pourrissent si mal et demeurent longtemps craquantes, vous rendent aussi discret que si tous vos boutons étaient remplacés par des grelots.

Toujours cette brume de terre, si différente du vrai brouillard qui tombe d’en haut et s’étale partout uniformément. Toujours cette brume, épaisse comme purée en certains endroits, légère comme tulle un peu plus loin, inexistante ailleurs ou déchiquetée par des jeux flous, de molles fantaisies, transformée en colonnes torses, en haillons pour fantômes, en petits tas d’ouate. Allez donc reconnaître quelqu’un, allez donc seulement vous aviser de sa présence, quand tout cela bouge, se déchire, étire de longues ombres blanches, quand une demi-lune noyée dans son triple halo se charge de parfaire la confusion en allongeant au sol de longues ombres noires !

Et toujours ce silence, toujours cette cadence, depuis que nous avons quitté la maison. Est-ce ma faute si Troche est arrivé, vers sept heures, en pleine scène de ménage, au moment où mon père, giflé à la volée, marchait sur ma mère et, sans un mot, sans un geste, sous la seule pression de son regard, la forçait à reculer jusqu’au mur ? Est-ce ma faute si ce pauvre Lucien, plein de bonnes intentions, mais gaffeur comme pas un, n’a pas su retenir sa langue et a osé lui dire dans la courette :

— Tu ferais mieux de la laisser, cette garce !

*

En principe, il devait venir avec nous : nous devions passer le prendre chez lui après dîner ; mais du coup Papa a préféré l’oublier et partir seul avec moi. Nous tournons depuis deux heures. Nous avons bien abattu nos huit kilomètres. Salués par les chiens de Bon-Retour, de L’Elmeraie, de La Devansette, de La Merlière, sifflant trois petits coups brefs devant chaque ferme — signal adopté depuis l’accrochage avec les gendarmes et qui devient en quelque sorte l’équivalent du « Dormez, bonnes gens » des veilleurs médiévaux, — nous avons fait le grand tour et sommes redescendus sur La Ravardière par le chemin du Grenier-aux-Chouans, le plus classique, le plus détestable chemin creux du pays, véritable cañon de glaise aux ornières insondables, aux talus hérissés d’énormes souches évasées, mortes depuis longtemps et toutes rhabillées de gros lierre. Nous marchons, silencieux, mais l’oreille saturée par les grenouilles et par les vingt espèces de chouettes qui se disputent l’empire nocturne du bocage. Nous marchons, entourés par les ricanements du petit-duc, les huées du hibou, les cris perçants d’écorché vif de l’effraie, et le « hou-hou-j’imite-le-loup » des hulottes qui s’enlèvent à tout moment, de leur vol large et mou, fatal aux taupes. Enfin, comme nous approchons de La Ravardière, un glapissement de renard en chasse jaillit à moins de cinquante mètres. Le déboulé du fauve et de sa proie, qui remontent au hallier entre deux rangées de choux, fait grêler les gouttes d’eau qui roulent toujours sur leurs grandes feuilles vernissées. On distingue très bien un double plongeon dans les épines. Le glapissement devient tout proche. Un léger trottinement passe sous les ronces, au creux du fossé, suivi par la ruée du renard qui brousse avec fureur. Papa abaisse son fusil instinctivement, puis le relève. Le glapissement s’éteint. Sur un coup de gueule qui happe, un faible cri expire dans l’épaisseur de la haie, vite remplacé par un bruit de mâchoire broyant de petits os.

— Il l’a eu, dit Papa d’un ton satisfait.

Il se frotte les mains et, presque aussitôt, lâche cet étonnant coq-à-l’âne :

— Après tout, tu sais, ta mère, c’est une pauvre fille. Si elle était heureuse, elle ne serait pas aussi méchante.

Rire étouffé d’une fille qui s’appelle Céline, qui se colle contre son père et lui murmure dans l’oreille :

— Je te trouve épatant ! Tu es donc heureux, toi ?

— Hein ?

— Eh bien ! tu dois être heureux, puisque toi, tu n’es pas méchant.

Papa repart sans répliquer, la tête basse, les épaules tombantes. Il tire la jambe, semble soudain très fatigué, s’accroche à mon bras, renifle à petits coups, nerveusement. Le coup de trompette d’un très lointain butor opérant quelque part dans les marécages de l’Argos, au-delà des limites de la commune, le fait sursauter. Il hâte le pas comme s’il avait peur. Le chemin d’ailleurs s’élargit, remonte au niveau des champs, se flanque de nombreuses barrières. Derrière un bouquet de pommiers, bien reconnaissables à leur tête ronde, qui se profile sur un fond de ciel plus clair, côté lune, surgissent les bâtiments de La Ravardière. Un premier chien gronde, lance deux ou trois avertissements graves. Un second le relaye, dans l’aigu. Puis tous deux, le bas-rouge comme le roquet, se jettent contre la barrière qui les sépare des « vigiles » et, dressés sur leurs pattes arrière, se mettent à hurler de concert. Papa siffle trois fois. De l’étable où veille une lanterne sourde, le vacher lui répond trois notes qui chantent longuement dans la nuit :

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