Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
— Pour quel service rendu ?
— Tu crois que j’ai raison d’aller voir, Wandrille ? Ça peut même servir pour ton livre. Je suis sûre que tu n’as jamais rien lu sur cette histoire dans ta documentation sur les Windsor… »
Pénélope monte encore le son de la télévision. Dans l’abbaye de Westminster, dont les pierres ont connu Odon de Conteville célébrant l’office un millénaire auparavant, un piano noir renvoie la lumière des projecteurs. Elton John chante Candle in the Wind. Adieu, Rose d’Angleterre. Sir Elton John.
22.
Une île au loin
Granville-île de Varanville,
samedi 6 septembre 1997
Varanville est à peine un point sur la carte des îles anglo-normandes, cet étrange chapelet de terres qui se rattachent autant au Royaume-Uni qu’à la Normandie ducale — et si peu à la France républicaine. On y pratique encore le droit coutumier, on y tricote à la main les meilleurs pull-overs du monde, en rouge ou en bleu, Victor Hugo y faisait tourner les tables et y invoquait les esprits des disparus, ce qui fascine Pénélope, férue d’occultisme. Le proscrit invoquait, la nuit, les Ombres des ancêtres et écrivait sous la dictée de l’Océan ou de William Shakespeare. Les orages éclatent sur la mer sans aucun signe avant-coureur. Depuis longtemps, Pénélope rêvait d’y aller. Varanville, c’est encore plus loin, plus exotique, un caillou gris.
Pour se rendre dans l'île de Varanville, il faut passer, le temps de sauter d’un ferry dans un rafiot, par Jersey, « île normande sous domination britannique », dit en souriant le bon petit jeune homme grassouillet de l’agence de voyages de la rue Lecampion, à Granville. Un blond couperosé aux yeux bleu-gris, qui dans cinq ans pèsera son quintal — du bon Normand, digne de porter la blouse bleue le jour des fêtes costumées ou d’être bookmaker à Londres en chemise à rayures roses et costard trois boutons.
Pénélope se sent en Angleterre. Elle a déjà l’impression d’être une petite fille au pays des fantômes, des séances spirites et des mystères. Granville, avec son ciel perlé, est le décor dont elle a besoin. Elle repousse l’idée d’appeler Wandrille pour lui dire qu’elle a décidé de prendre l’enquête à bras-le-corps, qu’elle n’a pas besoin de son aide — une manière de penser qu’il pourrait être avec elle, que ce serait mieux.
Pénélope se promène sur le port, sous le clocher de Notre-Dame, en haut des remparts, dans la brume. D’un coup d’œil professionnel, elle inspecte ces murailles du vieux Granville : on y voit des fissures. Pourvu que tout cela ne s’écroule pas, ne faudrait-il pas songer à une petite réfection ? La réalité, pour des yeux de conservateurs, n’est jamais stable : elle ne peut voir un musée sans chercher les possibilités de cambriolage, un château sans s’inquiéter qu’il ne tombe en ruine, un palais sans se dire que les visiteurs, s’ils sont trop nombreux, finiront par avoir raison des poutres et des parquets. Granville tient bon, mais elle pense au bombardement de Saint-Malo, qui a réduit à néant une des plus vieilles villes fortifiées du littoral de la Manche. Quand son esprit s’égare comme cela, dans le passé, Pénélope ne songe plus à Wandrille. C'est sa chance : avoir fait de la grande passion de sa vie, l’histoire, son travail quotidien. Le reste, elle s’en moque un peu.
À la Maison de la presse, à deux minutes du port, elle a le temps d’acheter La Renaissance du Bessin, — ça l’amuse de voir que l’on vend le journal ici aussi, dans la Manche — très loin, en fait. Le Cotentin, c’est déjà une île. Elle regarde les papiers de Pierre Érard et sourit en pensant à son aimable admirateur. Allez, torturons-le un peu, il le mérite ; fébrile, elle lui laisse un message :
« Très bien votre article de fond sur le concours truies et truites à Monceaux-en-Bessin, je suis une lectrice enthousiaste ! C'est Pénélope, en partance pour l'île de Varanville, fief des derniers Contevil, je vous raconterai, à bientôt ! »
Elle arrivera le soir, comme prévu. Elle a appelé Lord Contevil, il a promis d’être là et de l’attendre. Pénélope se dit qu’elle a rendez-vous avec le passé et que c’est une totale invraisemblance, sauf si ce monsieur est le cerveau caché de toute l’affaire, le chef d’une bande de truands qui tire les ficelles, et sait exactement ce qu’il veut obtenir d’elle. Qui est-il pour la convoquer ainsi, juste après la vente aux enchères et l’agression ? Possède-t-il des fragments de la Tapisserie qu’on lui a volés ? Elle n’y croit pas. Son intuition lui dit que cet étrange insulaire n’est pas son agresseur. Il a un secret, mais c’est autre chose. Au moins, il lui parlera un peu de Solange Fulgence, qu’il n’a pas l’air d’apprécier plus que ça. Ce sera le premier à en dire un peu de mal, on ne sait jamais, toute méchanceté est bonne à entendre…
Wandrille s’est un peu inquiété, à l’idée qu’elle parte seule. Elle a insisté. Elle se débrouille très bien ainsi ; à deux, on les repérerait plus, et Wandrille a quatre jours de chronique en retard à envoyer à son journal, son maximum. Il a en général, grâce aux résumés des programmes et aux cassettes que les chaînes lui envoient, quatre jours d’avance. Au-delà, sa chronique ne peut plus paraître, c’est une règle mathématique qui le lie au rédacteur en chef, à la secrétaire de rédaction, à la maquettiste. Pour avoir l’air de coller à l’actualité télévisuelle, il faut compter une avance de quatre jours, c’est comme ça, et cette semaine, le programme laisse une large part à l’imprévisible, avec tous ces événements. Les télévisions du monde entier ont retransmis l’enterrement de la princesse qui a été vu par plus de téléspectateurs, affirme en Une La Renaissance, que le couronnement de la reine en 1953. Pénélope a dû développer tous ces arguments pour que Wandrille accepte de rester à Paris et la laisse prendre le chemin de l'île de Varanville. « La seule chose qui les intéresse, mes ennemis, puisque j’en ai, c’est la Tapisserie, les fragments manquants. Toute seule, je ne suis pas une cible. Je suis une gentille gourdiflette, tu sais. »
Au débarcadère, pas fâchée de quitter la navette Jersey-Varanville, petit baquet partant desservir d’autres îlots, Pénélope rajuste un foulard années cinquante qu’elle a choisi pour le côté Hitchcock, et se félicite d’avoir mis un jean et pas une jupe. À cette heure-ci, le froid prend. Elle avait imaginé un vieux majordome tenant un panneau avec son nom, ou un Hindou en turban ; elle n’avait pas pensé qu’il n’y aurait qu’une personne à l’attendre, ni qu’elle serait seule à débarquer.
L'accueil est chaleureux, Lord Contevil lui-même la conduit à sa voiture, une camionnette rouge qui avait dû être d’abord verte si l’on en juge par la tôle un peu froissée de ses ailes :
« C'est tout ce que j’ai à vous proposer, ce ne sont pas les carrosses du couronnement ni les Rolls démodées de cette vieille tocarde de Lilibeth, mais pourvu que ça roule… Je n’ai pas fait armorier les portières, je vous ouvre, attendez, le maniement est délicat… »
Lord Contevil a le sourire d’un Méphisto un peu blanchi. Un manteau de velours cerise râpé, une écharpe rubis, des bottes acajou, une élégance de dandy, dans une campagne où il n’a sans doute pas besoin de se signaler pour que tous le reconnaissent. Au premier coup d’œil, Pénélope a compris que ce ne pouvait pas être son agresseur, la soirée s’annonce du coup bien plus calme.