L’écume des jours
- Автор: Виан Борис
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L’écume des jours». Краткое содержание книги:
Le choc sourd de la plate-forme sur le butoir de métal le tira de sa torpeur. Il sortit et gagna son bureau, une boite vitrée et faiblement éclairée d’où il pouvait surveiller les ateliers. Il s’assit, rouvrit son livre et reprit sa lecture, endormi par la pulsation des fluides et la rumeur des machines.
Une discordance dans le vacarme lui fit soudain lever les yeux. Il chercha d’où provenait le bruit suspect. Un des jets de purification venait de s’arrêter net au milieu de la salle et restait en l’air comme tranché en deux. Les quatre machines qu’il avait cessé de desservir, trépidaient. On les voyait remuer à distance, et, devant chacune d’elles, une forme s’affaissait peu à peu. Chick posa son livre et se rua au-dehors. Il courut vers le tableau de manœuvre des jets et baissa rapidement une poignée. Le jet brisé restait immobile. On eût dit une laine de faux et les fumées des quatre machines montaient en l’air en tourbillonnant. Il abandonna le tableau et se précipita vers les machines. Elles s’arrêtaient lentement. Les hommes qui y étaient affectés gisaient à terre. Leur jambe droite repliée formait un angle bizarre, à cause de l’anneau de fer et leurs quatre mains droites étaient sectionnées au poignet. Le sang brûlait au contact du métal de la chaîne et répandait dans l’air une odeur horrible de bête vivante carbonisée.
Chick, au moyen de sa clé, défit les anneaux qui retenaient les corps et étendit ceux-ci devant les machines. Il regagna son bureau, et commanda, par téléphone, les brancardiers de service. Il revint ensuite près du tableau de manœuvre et tenta de remettre le jet en marche. Rien n’y faisait. Le liquide partait bien droit, mais, arrivé au niveau de la quatrième machine disparaissait sur place, et l’on apercevait la tranche du jet, aussi nette que s’il eût été sectionné d’un coup de hache.
Tâtant, avec ennui, son livre dans sa poche, il se dirigea vers le Bureau Central. Au moment de quitter l’atelier, il s’effaça pour laisser sortir les brancardiers qui avaient empilé les quatre corps sur un petit chariot électrique et s’apprêtaient à les déverser dans le Collecteur Général.
Il suivit un nouveau couloir. Loin devant lui, le petit chariot vira avec un ronronnement doux, en laissant échapper quelques étincelles blanches. Le plafond, très bas, répercutait le bruit de sa marche sur le métal. Le sol montait un peu. Pour arriver au Bureau Central, il fallait longer trois autres ateliers et Chick suivait distraitement sa route. Il parvint enfin a. bloc principal et entra chez le chef du personnel.
– Il y a une avarie aux numéros sept cent neuf, dix, onze et douze, signala-t-il à une secrétaire derrière un guichet. Les quatre hommes à remplacer, et les machines à enlever, je pense. Puis-je parler au chef du personnel?
La secrétaire manoeuvra quelques poussoirs rouges sur un tableau d’acajou verni, et dit: «Entrez, il vous attend.»
Chick entra et s’assit. Le chef du personnel le regarda d’un air interrogateur.
– Il me faut quatre hommes, dit Chick.
– Bon, dit le chef du personnel, demain vous les aurez.
– Un des jets de purification ne fonctionne plus, ajouta-t-il.
– Ça ne me regarde pas, dit le chef du personnel. Voyez à côté. Chick sortit et remplit les mêmes formalités avant d’entrer chez le chef du matériel.
– Un des jets de purification du sept cents ne marche plus, dit- il.
– Plus du tout?
– Il ne va plus jusqu’au bout, dit Chick.
– Vous n’avez pas pu le remettre en marche?
– Non, dit Chick, il n’y a rien à faire.
– Je vais faire examiner votre atelier, dit le chef du matériel.
– Mon rendement baisse, dit Chick. Faites vite.
– Ça ne me regarde pas, dit le chef du matériel. Voyez le chef de la production.
Chick gagna le bloc voisin et entra chez le chef de la production. Il y avait un bureau violemment éclairé, et, derrière le bureau, fixé au mur, un grand tableau de verre dépoli, sur lequel l’extrémité d’une ligne rouge se déplaçait très lentement vers la droite comme une chenille au bord d’une feuille; les aiguilles de gros niveaux circulaires à lunette chromée tournaient encore plus lentement sous le tableau.
– Votre production baisse de 0,7%, dit le chef. Qu’est-ce qu’il y a?
– Quatre machines hors circuit, dit Chick.
– A 0,8 vous êtes renvoyé, dit le chef de la production. Il consulta le niveau en pivotant sur son fauteuil chromé.
– 0,78, dit-il. A votre place, je me préparerais déjà.
– C’est la première fois que ça m’arrive, dit Chick.
– Je regrette, dit le chef de la production. Peut-être pourra-t-on vous changer de service…
– Je n’y tiens pas, dit Chick. Je ne tiens pas à travailler. Je n’aime pas ça.
– Personne n’a le droit de dire ça, dit le chef de la production. Vous êtes renvoyé, ajouta-t-il.
– Je n’y pouvais rien, dit Chick. Qu’est-ce que c’est que la justice?
– Jamais entendu parler, dit le chef de la production. J’ai du travail, il faut dire.
Chick quitta le bureau. Il retourna chez le chef du personnel.
– Puis-je être payé? demanda-t-il.
– Quel numéro? demanda le chef du personnel.
– Atelier 700. Ingénieur.
– Bon. Il se tourna vers sa secrétaire et dit
– Faites le nécessaire.
– Allô! dit-il. Un ingénieur de rechange, type 5, pour l’atelier 700.
– Voilà, dit la secrétaire en donnant une enveloppe à Chick. Il y a vos cent dix doublezons.
– Merci, dit Chick, et il s’en alla.
Il croisa l’ingénieur qui allait le remplacer, un jeune homme maigre et blond, l’air fatigué. Il se dirigea vers l’ascenseur le plus proche et pénétra dans la cabine.
XLIX
– Entrez, cria le tourneur de disques. Il regarda vers la porte. C’était Chick.
– Bonjour, dit Chick. Je reviens vous voir pour ces enregistrements que je vous avais apportés.
– Je récapitule, dit l’autre. Pour les trente faces, confection des outils, gravure au pantographe de vingt exemplaires numérotés, de chaque face, ça vous fait, l’un dans l’autre, cent huit doublezons. Je vous les laisse à cent cinq.
– Voilà, dit Chick. J’ai un chèque de cent dix doublezons, je vous l’endosse et rendez-moi cinq doublezons.
– D’accord, dit le tourneur de disques.
Il ouvrit son tiroir et donna à Chick un billet de cinq doublezons tout neuf.
Les yeux de Chick s’éteignaient dans sa figure.
L
Isis descendit. Nicolas conduisait la voiture. Il regarda sa montre et la suivit des yeux, tandis qu’elle pénétrait dans la maison de Colin et de Chloé. Il avait un uniforme neuf de gabardine blanche et une casquette de cuir blanc. Il était rajeuni, mais son expression inquiète trahissait un désarroi profond.
L’escalier diminuait brusquement de largeur à l’étage de Colin et Isis pouvait toucher, à la fois, la rampe et la paroi froide sans écarter les bras. Le tapis n’était plus qu’un léger duvet qui couvrait à peine le bois. Elle atteignit le palier, haleta un peu et sonna.
Personne ne vint ouvrir. Il n’y avait aucun bruit dans l’escalier, sinon de temps à autre, un léger craquement suivi d’un éclaboussement humide lorsqu’une marche se détendait.
Isis sonna de nouveau. Elle percevait, de l’autre côté de la porte, le léger frisson du marteau d’acier sur le métal. Elle secoua un peu la porte qui s’ouvrit d’un coup.
Elle entra et trébucha sur Colin. Il reposait, allongé par terre, la figure sur le sol, de côté, et les bras en avant… Ses yeux étaient fermés. Dans l’entrée, il faisait sombre.
Autour de la fenêtre, on voyait un halo de clarté qui ne pénétrait pas. Il respirait doucement. Il dormait.
Isis se baissa, s’agenouilla près de lui et lui caressa la joue. Sa peau frémit légèrement et ses yeux bougèrent sous ses paupières. Il regarda Isis et parut se rendormir. Isis le secoua un peu. Il s’assit, passa la main sur sa bouche et dit: