L’écume des jours
- Автор: Виан Борис
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L’écume des jours». Краткое содержание книги:
– Comment fait-on, maintenant? demanda l’antiquitaire.
Colin se leva et ouvrit le petit panneau mobile en faisant la manœuvre, et ils prirent les deux verres remplis d’un liquide avec des irisations d’arc-en-ciel. L’antiquitaire but le premier en clappant sa langue.
– C’est exactement le goût du blues, dit-il. De ce blues-là même. C’est fort, votre invention, vous savez!…
– Oui, dit Colin, ça marchait très bien.
– Vous savez, dit l’antiquitaire, je vais sûrement vous en donner un bon prix.
– J’en serai bien content, dit Colin. Tout marche mal pour moi, maintenant.
– C’est comme ça, dit l’antiquitaire. Ça ne peut pas toujours aller bien.
– Mais ça pourrait ne pas aller toujours mal, dit Colin. On se rappelle beaucoup mieux les bons moments; alors, à quoi servent les mauvais?
– Si je jouais Misty Morning? proposa l’antiquitaire. Est-ce que c’est bon?
– Oui, dit Colin. Ça rend formidablement. Ça donne un cocktail gris perle et vert menthe, avec un goût de poivre et de fumée.
L’antiquitaire se remit au piano et joua Misty Morning. Ils le burent. Puis il joua encore Blues Bubbles et s’arrêta car il commençait à jouer deux notes à la fois, et Colin à entendre quatre airs différents d’un coup. Colin ferma le couvercle du piano avec précaution.
– Alors, dit l’antiquitaire, on parle affaires, maintenant?
– Voui! dit Colin.
– Votre pianocktail est un truc fantastique, dit l’antiquitaire, je vous en offre trois mille doublezons.
– Non, dit Colin, c’est trop.
– J’insiste, dit l’antiquitaire.
– Mais c’est idiot, dit Colin. Je ne veux pas. Deux mille, si vous voulez.
– Non, dit l’antiquitaire. Remportez-le, je refuse.
– Je ne veux pas vous le vendre trois mille, dit Colin, c’est un vol!…
– Mais non… insista l’antiquitaire. Je peux le revendre quatre mille la minute d’après…
– Vous savez bien que vous le garderez, dit Colin.
– Évidemment, dit l’antiquitaire. Écoutez, coupons la poire en deux: deux mille cinq cents doublezons.
– Allons, dit Colin, d’accord. Mais qu’est-ce qu’on va faire des deux moitiés de cette sacrée poire?
– Voilà… dit l’antiquitaire.
Colin prit l’argent et le mit soigneusement dans son portefeuille. Il titubait un peu.
– Je ne tiens pas bien, dit-il.
– Naturellement, dit l’antiquitaire. Vous viendrez écouter un coup avec moi, de temps en temps?
– Promis, dit Colin. Maintenant, il faut que je m’en aille. Nicolas va m’engueuler.
– Je vous accompagne un bout, dit l’antiquitaire, j’ai une course à faire.
– C’est aimable à vous!… dit Colin.
Ils sortirent. Le ciel bleu-vert pendait presque jusqu’au pavé et de grandes taches blanches marquaient sur le sol la place où des nuages venaient de se fracasser.
– Il y a eu de l’orage, dit l’antiquitaire.
Ils firent quelques mètres ensemble et le compagnon de Colin s’arrêta devant un bazar.
– Attendez-moi une minute, dit-il. Je reviens!…
Il entra. A travers la vitre, Colin le vit choisir un objet qu’il regarda
attentivement par transparence et enfouit dans sa poche.
– Voilà!… dit-il en refermant la porte.
– C’était quoi? demanda Colin.
– Un niveau d’eau, répondit l’antiquitaire. J’ai l’intention de me jouer tout mon répertoire sitôt que je vous aurai raccompagné, et j’ai à marcher par la suite…
XLVI
Nicolas regardait son four. Il était assis devant avec un ringard et une lampe à souder et il vérifiait l’intérieur. Le four s’avachissait un peu sur le dessus et les tôles mollissaient, prenant la consistance de tranches de gruyère minces. Il entendit les p as de Colin dans le couloir, et se redressa sur son siège. Il se sentait fatigué. Colin poussa la porte et entra. Il avait l’air content.
– Alors? demanda Nicolas. Ça a été?
– Je l’ai vendu, dit Colin. Deux mille cinq cents…
– Doublezons?… dit Nicolas.
– Oui, dit Colin.
– Inespéré!…
– Je ne m’y attendais pas non plus. Tu regardais ton four?
– Oui, dit Nicolas. Il est en train de se transformer en marmite à charbon de bois, et je me demande foutre comment ça se fait…
– C’est très bizarre, dit Colin, mais ça ne l’est pas plus que le reste. Tu as vu le couloir?
– Oui, dit Nicolas. Ça devient du sapin…
– Je voulais te répéter, dit Colin, que je ne veux plus que tu restes ici.
– Il y a une lettre, dit Nicolas. De Chloé?
– Oui, dit Nicolas, sur la table.
En décachetant la lettre, Colin entendait la douce voix de Chloé, et il n’eut qu’à écouter pour la lire. Il y avait dedans:
«Mon Colin chéri,
«je vais bien, il fait beau. Le seul ennui, c’est les taupes de neige, c’est des bêtes qui rampent entre la neige et la terre, elles ont de la fourrure orange et crient fort le soir. Elles font de gros monticules de neige et on tombe dessus. Il y a plein de soleil et je vais revenir bientôt. *
– C’est des bonnes nouvelles, dit Colin. Alors, tu vas aller chez les Ponteauzanne.
– Non, dit Nicolas.
– Si, dit Colin. Ils ont besoin d’un cuisinier et moi je ne veux pas que tu restes ici…, tu vieillis trop, et je te dis que j’ai signé pour toi.
– Et la souris? dit Nicolas. Qui lui donnera à manger?
– Je m’en occuperai, dit Colin.
– C’est pas possible, dit Nicolas. Et puis je ne suis plus dans le coup.
– Mais si, dit Colin. C’est l’atmosphère d’ici qui t’écrase… Aucun de vous ne peut tenir…
– Tu dis toujours ça, dit Nicolas, et ça n’explique rien.
– Enfin, dit Colin, là n’est pas la question!
Nicolas se leva et s’étira. Il avait l’air triste.
– Tu ne fais plus rien d’après Gouffé, dit Colin. Tu négliges ta cuisine, tu te laisses aller.
– Mais non, protesta Nicolas.
– Laisse-moi continuer, dit Colin. Tu ne t’habilles plus le dimanche et tu ne te rases plus tous les matins.
– C’est pas un crime, dit Nicolas.
– C’est un crime, dit Colin. Je ne peux p as te payer à ta valeur. Mais, actuellement, ta valeur baisse et c’est un peu de ma faute.
– C’est pas vrai, dit Nicolas. C’est pas de ta faute si tu es embêté.
– Si, dit Colin, c’est parce que je me suis marié et parce que…
– C’est idiot, dit Nicolas. Qui est-ce qui fera la cuisine?
– Moi, dit Colin.
– M ais, tu vas travailler!… Tu n’auras pas le temps.
– Non, je ne travaillerai pas. J’ai tout de même vendu mon pianocktail pour deux mille cinq cents doublezons.
–‘Oui, dit Nicolas, tu es bien avancé avec ça!…
– Tu vas aller chez les Ponteauzanne, dit Colin.
– Oh! dit Nicolas! Tu m’embêtes. J’irai. Mais c’est pas chic de ta part.
– Tu reprendras tes bonnes manières.
– Tu as assez protesté contre mes bonnes manières…
– Oui, dit Colin, parce qu’avec moi, c’était pas la peine.
– Tu m’embêtes, dit Nicolas. Tu m’embêtes et tu m’embêtes.