Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Il avait toujours été sensible à la critique et sensible aux éloges, mais au fond de sa conscience, malgré sa vanité légitime, il souffrait plus d’être contesté qu’il ne jouissait d’être loué, par suite de l’inquiétude sur lui-même que ses hésitations avaient toujours nourrie. Autrefois pourtant, au temps de ses triomphes, les coups d’encensoir avaient été si nombreux, qu’ils lui faisaient oublier les coups d’épingle. Aujourd’hui, devant la poussée incessante des nouveaux artistes et des nouveaux admirateurs, les félicitations devenaient plus rares et le dénigrement plus accusé. Il se sentait enrégimenté dans le bataillon des vieux peintres de talent que les jeunes ne traitent point en maîtres ; et, comme il était aussi intelligent que perspicace, il souffrait à présent des moindres insinuations autant que des attaques directes.
Jamais pourtant aucune blessure à son orgueil d’artiste ne l’avait fait ainsi saigner. Il demeurait haletant et relisait l’article, pour le comprendre en ses moindres nuances. Ils étaient jetés au panier, quelques confrères et lui, avec une outrageante désinvolture ; et il se leva en murmurant ces mots, qui lui restaient sur les lèvres : « l’Art démodé d’Olivier Bertin ».
Jamais pareille tristesse, pareil découragement, pareille sensation de la fin de tout, de la fin de son être physique et de son être pensant, ne l’avaient jeté dans une détresse d’âme aussi désespérée. Il resta jusqu’à deux heures dans un fauteuil, devant la cheminée, les jambes allongées vers le feu, n’ayant plus la force de remuer, de faire quoi que ce soit. Puis le besoin d’être consolé se leva en lui, le besoin de serrer des mains dévouées, de voir des yeux fidèles, d’être plaint, secouru, caressé par des paroles amies. Il alla donc, comme toujours, chez la comtesse.
Quand il entra, Annette était seule au salon, debout, le dos tourné, écrivant vivement l’adresse d’une lettre. Sur la table, à côté d’elle était déployé Le Figaro. Bertin vit le journal en même temps que la jeune fille et demeura éperdu, n’osant plus avancer ! Oh ! Si elle l’avait lu ! Elle se retourna et préoccupée, pressée, l’esprit hanté par des soucis de femme, elle lui dit :
« Ah ! Bonjour, Monsieur le peintre. Vous m’excuserez si je vous quitte. J’ai la couturière en haut qui me réclame. Vous comprenez, la couturière, au moment d’un mariage, c’est important. Je vais vous prêter maman qui discute et raisonne avec mon artiste. Si j’ai besoin d’elle, je vous la ferai redemander pendant quelques minutes. »
Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien montrer sa hâte.
Ce départ brusque, sans un mot d’affection, sans un regard attendri pour lui, qui l’aimait tant… tant… le laissa bouleversé. Son œil alors s’arrêta de nouveau sur Le Figaro ; et il pensa : « Elle l’a lu ! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en moi. Je ne suis plus rien pour elle. »
Il fit deux pas vers le journal, comme on marche vers un homme pour le souffleter. Puis il se dit : « Peut-être ne l’a-t-elle pas lu tout de même. Elle est si préoccupée aujourd’hui. Mais on en parlera devant elle, ce soir, au dîner, sans aucun doute, et on lui donnera envie de le lire ! »
Par un mouvement spontané, presque irréfléchi il avait pris le numéro, l’avait fermé, plié, et glissé dans sa poche avec une prestesse de voleur.
La comtesse entrait. Dès qu’elle vit la figure livide et convulsée d’Olivier, elle devina qu’il touchait aux limites de la souffrance.
Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa pauvre âme si déchirée aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses mains sur les épaules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit :
« Oh ! Que vous êtes malheureux ! »
Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouée de spasmes, il balbutia :
« Oui… oui… oui ! »
Elle sentit qu’il allait pleurer, et l’entraîna dans le coin le plus sombre du salon, vers deux fauteuils cachés par un petit paravent de soie ancienne. Ils s’y assirent derrière cette fine muraille brodée, voilés aussi par l’ombre grise d’un jour de pluie.
Elle reprit, le plaignant surtout, navrée par cette douleur :
« Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez ! »
Il appuya sa tête blanche sur l’épaule de son amie.
« Plus que vous ne croyez ! » dit-il.
Elle murmura, si tristement :
« Oh ! Je le savais. J’ai tout senti. J’ai vu cela naître et grandir ! »
Il répondit, comme si elle l’eût accusé :
« Ce n’est pas ma faute, Any.
— Je le sais bien… Je ne vous reproche rien… »
Et doucement, en se tournant un peu, elle mit sa bouche sur un des yeux d’Olivier, où elle trouva une larme amère.
Elle tressaillit, comme si elle venait de boire une goutte de désespoir, et elle répéta plusieurs fois :
« Ah ! Pauvre ami… pauvre ami… pauvre ami !.. »
Puis après un moment de silence, elle ajouta :
« C’est la faute de nos cœurs qui n’ont pas vieilli. Je sens le mien si vivant ! »
Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant l’étranglaient. Elle écoutait, contre elle, les suffocations dans sa poitrine. Alors ressaisie par l’angoisse égoïste d’amour qui, depuis si longtemps, la rongeait, elle dit avec l’accent déchirant dont on constate un horrible malheur :
« Dieu ! Comme vous l’aimez ! »
Il avoua encore une fois :
« Ah ! Oui, je l’aime ! »
Elle songea quelques instants, et reprit :
« Vous ne m’avez jamais aimée ainsi, moi ? »
Il ne nia point, car il traversait une de ces heures où on dit toute la vérité, et il murmura :
« Non, j’étais trop jeune, alors ! »
Elle fut surprise.
« Trop jeune ? Pourquoi ?
— Parce que la vie était trop douce. C’est à nos âges seulement qu’on aime en désespérés. »
Elle demanda :
« Ce que vous éprouvez près d’elle ressemble-t-il à ce que vous éprouviez près de moi ?
— Oui et non… et c’est pourtant presque la même chose. Je vous ai aimée autant qu’on peut aimer une femme. Elle, je l’aime comme vous, puisque c’est vous ; mais cet amour est devenu quelque chose d’irrésistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis à lui comme une maison qui brûle est au feu ! »
Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie, et prenant une voix consolante :
« Mon pauvre ami ! Dans quelques jours elle sera mariée et partira. En ne la voyant plus, vous vous guérirez, sans doute. »
Il remua la tête.
« Oh ! Je suis bien perdu, perdu !
— Mais non, mais non ! Vous serez trois mois sans la voir. Cela suffira. Il vous a bien suffi de trois mois pour l’aimer plus que moi, que vous connaissez depuis douze ans. »
Alors il l’implora dans son infinie détresse.
« Any, ne m’abandonnez pas ?
— Que puis-je faire, mon ami ?
— Ne me laissez pas seul.
— J’irai vous voir autant que vous voudrez.
— Non. Gardez-moi ici, le plus possible.
— Vous seriez près d’elle.
— Et près de vous.
— Il ne faut plus que vous la voyiez avant son mariage.
— Oh ! Any !
— Ou, du moins, très peu.
— Puis-je rester ici, ce soir ?
— Non, pas dans l’état où vous êtes. Il faut vous distraire, aller au cercle, au théâtre, n’importe où, mais pas rester ici.