Quatrevingt-Treize
- Автор: Hugo Victor
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Quatrevingt-Treize». Краткое содержание книги:
Les spectateurs des tribunes inférieures débordaient sur tous les plats-bords et se groupaient sur tous les reliefs de l’architecture. Une longue barre de fer, solidement scellée à hauteur d’appui, servait de garde-fou aux tribunes hautes, et garantissait les spectateurs contre la pression des cohues montant les escaliers. Une fois pourtant un homme fut précipité dans l’Assemblée, il tomba un peu sur Massieu, évêque de Beauvais, ne se tua pas, et dit: Tiens! c’est donc bon à quelque chose, un évêque!
La salle de la Convention pouvait contenir deux mille personnes, et, les jours d’insurrection, trois mille.
La Convention avait deux séances, une du jour, une du soir.
Le dossier du président était rond, à clous dorés. Sa table était contrebutée par quatre monstres ailés à un seul pied, qu’on eût dit sortis de l’Apocalypse pour assister à la révolution. Ils semblaient avoir été dételés du char d’Ézéchiel pour venir traîner le tombereau de Sanson.
Sur la table du président il y avait une grosse sonnette, presque une cloche, un large encrier de cuivre, et un in-folio relié en parchemin qui était le livre des procès-verbaux.
Des têtes coupées, portées au bout d’une pique, se sont égouttées sur cette table.
On montait à la tribune par un degré de neuf marches. Ces marches étaient hautes, roides et assez difficiles; elles firent un jour trébucher Gensonné qui les gravissait. C’est un escalier d’échafaud! dit-il. – Fais ton apprentissage, lui cria Carrier.
Là où le mur avait paru trop nu, dans les angles de la salle, l’architecte avait appliqué pour ornements des faisceaux, la hache en dehors.
À droite et à gauche de la tribune, des socles portaient deux candélabres de douze pieds de haut, ayant à leur sommet quatre paires de quinquets. Il y avait dans chaque loge publique un candélabre pareil. Sur les socles de ces candélabres étaient sculptés des ronds que le peuple appelait «colliers de guillotine».
Les bancs de l’Assemblée montaient presque jusqu’à la corniche des tribunes; les représentants et le peuple pouvaient dialoguer.
Les vomitoires des tribunes se dégorgeaient dans un labyrinthe de corridors plein parfois d’un bruit farouche.
La Convention encombrait le palais et refluait jusque dans les hôtels voisins, l’hôtel de Longueville, l’hôtel de Coigny. C’est à l’hôtel de Coigny qu’après le 10 août, si l’on en croit une lettre de lord Bradford, on transporta le mobilier royal. Il fallut deux mois pour vider les Tuileries.
Les comités étaient logés aux environs de la salle; au pavillon-Égalité, la législation, l’agriculture et le commerce; au pavillon-Liberté, la marine, les colonies, les finances, les assignats, le salut public; au pavillon-Unité, la guerre.
Le Comité de sûreté générale communiquait directement avec le Comité de salut public par un couloir obscur, éclairé nuit et jour d’un réverbère, où allaient et venaient les espions de tous les partis. On n’y parlait pas.
La barre de la Convention a été plusieurs fois déplacée. Habituellement elle était à droite du président.
Aux deux extrémités de la salle, les deux cloisons verticales qui fermaient du côté droit et du côté gauche les demi-cercles concentriques de l’amphithéâtre laissaient entre elles et le mur deux couloirs étroits et profonds sur lesquels s’ouvraient deux sombres portes carrées. On entrait et on sortait par là.
Les représentants entraient directement dans la salle par une porte donnant sur la terrasse des Feuillants.
Cette salle, peu éclairée le jour par de pâles fenêtres, mal éclairée, quand venait le crépuscule, par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de nocturne. Ce demi-éclairage s’ajoutait aux ténèbres du soir; les séances aux lampes étaient lugubres. On ne se voyait pas; d’un bout de la salle à l’autre, de la droite à la gauche, des groupes de faces vagues s’insultaient. On se rencontrait sans se reconnaître. Un jour Laignelot, courant à la tribune, se heurte, dans le couloir de descente, à quelqu’un. – Pardon, Robespierre, dit-il. – Pour qui me prends-tu? répond une voix rauque. – Pardon, Marat, dit Laignelot.
En bas, à droite et à gauche du président, deux tribunes étaient réservées; car, chose étrange, il y avait à la Convention des spectateurs privilégiés. Ces tribunes étaient les seules qui eussent une draperie. Au milieu de l’architrave, deux glands d’or relevaient cette draperie. Les tribunes du peuple étaient nues.
Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le farouche; c’est un peu toute la révolution. La salle de la Convention offrait le plus complet spécimen de ce que les artistes ont appelé depuis «l’architecture messidor»; c’était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce temps-là prenaient le symétrique pour le beau. Le dernier mot de la Renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s’était faite. On avait poussé le noble jusqu’au fade, et la pureté jusqu’à l’ennui. La pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et de couleur du dix-huitième siècle, l’art s’était mis à la diète, et ne se permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la laideur. L’art réduit au squelette, tel est le phénomène. C’est l’inconvénient de ces sortes de sagesses et d’abstinences; le style est si sobre qu’il devient maigre.
En dehors de toute émotion politique, et à ne voir que l’architecture, un certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément l’ancien théâtre, les loges enguirlandées, le plafond d’azur et de pourpre, le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures gorge de pigeon, la profusion d’amours et de nymphes sur le rideau et sur les draperies, toute l’idylle royale et galante, peinte, sculptée et dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l’on regardait partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants comme l’acier; c’était quelque chose comme Boucher guillotiné par David.
IV
Qui voyait l’Assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas de héros, un troupeau de lâches. Des fauves sur une montagne, des reptiles dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd’hui des fantômes.
Dénombrement titanique.
À droite, la Gironde, légion de penseurs; à gauche, la Montagne, groupe d’athlètes. D’un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille; Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais; Kervélégan, qui avait sous la main le bataillon de Brest caserné au faubourg Saint-Marceau; Gensonné, qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux; le fatal Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin endormi; Guadet baisa le front de l’enfant et fit tomber la tête du père; Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec l’Autriche; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon était le cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, traité de scélérat par un journaliste, l’invita à dîner en lui disant: «Je sais que «scélérat» veut simplement dire «l’homme qui ne pense pas comme nous»; Rabaut-Saint-Étienne, qui avait commencé son Almanach de 1790 par ce mot: La Révolutionest finie; Quinette, un de ceux qui précipitèrent Louis XVI; le janséniste Camus, qui rédigeait la constitution civile du clergé, croyait aux miracles du diacre Pâris, et se prosternait toutes les nuits devant un Christ de sept pieds de haut cloué au mur de sa chambre; Fauchet, un prêtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet; Isnard, qui commit le crime de dire: Paris sera détruit, au moment même où Brunswick disait: Paris sera brûlé; Jacob Dupont, le premier qui cria: Je suis athée, et à qui Robespierre répondit: L’athéisme est aristocratique; Lanjuinais, dure, sagace et vaillante tête bretonne; Ducos, l’Euryale de Boyer-Fonfrède; Rebecqui, le Pylade de Barbaroux; Rebecqui donnait sa démission parce qu’on n’avait pas encore guillotiné Robespierre; Richaud, qui combattait la permanence des sections; Lasource, qui avait émis cet apophthegme meurtrier: Malheur aux nations reconnaissantes! et qui, au pied de l’échafaud, devait se contredire par cette fière parole jetée aux montagnards: Nous mourons parce que le peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se réveillera; Biroteau, qui fit décréter l’abolition de l’inviolabilité, fut ainsi, sans le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l’échafaud pour lui-même; Charles Villatte, qui abrita sa conscience sous cette protestation: Je ne veux pas voter sous les couteaux; Louvet, l’auteur de Faublas, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au comptoir; Mercier, l’auteur du Tableau de Paris, qui s’écriait: Tous les rois ont senti sur leurs nuques le 21 janvier; Marec, qui avait pour souci «la faction des anciennes limites»; le journaliste Carra qui, au pied de l’échafaud, dit au bourreau: Ça m’ennuie de mourir. J’aurais voulu voir la suite; Vigée, qui s’intitulait grenadier dans le deuxième bataillon de Mayenne-et-Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques, s’écriait: Je demande qu’au premier murmure des tribunes, nous nous retirions tous, et marchions à Versailles, le sabre à la main! Buzot, réservé à la mort de faim; Valazé, promis à son propre poignard; Condorcet, qui devait périr à Bourg-la-Reine devenu Bourg-Égalité, dénoncé par l’Horace qu’il avait dans sa poche; Pétion, dont la destinée était d’être adoré par la foule en 1792 et dévoré par les loups en 1793; vingt autres encore, Pontécoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de Juvénal, qui avait fait la campagne de Hanovre, Boilleau, Bertrand, Lesterp-Beauvais, Lesage, Gomaire, Gardien, Mainvielle, Duplantier, Lacaze, Antiboul, et en tête un Barnave qu’on appelait Vergniaud.