Comédie française — Ça a débuté comme ça…
- Автор: Лукини Фабрис
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Flammarion Quebec
- ISBN: 978-2890777033
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
Quelques mois plus tard, je joue dans une nouvelle : La Marée. Je n’ai même pas 23 ans et le premier texte que je dois apprendre par cœur, c’est l’histoire d’un petit jeune homme qui, à vélo, s’en va avec sa cousine extrêmement jolie. En roulant, il fantasme sur elle, et l’emmène au bord de l’océan pour qu’elle lui fasse une gâterie au moment où la marée montera. À un moment précis, on les voit dans la marée, moi avec des bottes en caoutchouc en train de mimer une pipe (qui ne s’est pas faite évidemment) et je dois lui dire :
Chère petite agnelle…, je ne te veux que du bien. J’ai pour toi une verge de sel dont toute brebis serait gourmande. Tu avaleras docilement où la marée montera.
Je me rappelle peu des dialogues de mes films, mais celui-ci je me le rappellerai toujours. C’est un gros succès, mais je n’en tire rien. Pendant dix ans, je fais tous les boulots de la terre, je suis coursier dans Paris et je goûte cheveux au vent le plaisir du deux-roues.
Parenthèse. Le deux-roues. La Mobylette. La Mobylette ! Elle était bienveillante, elle planait, elle était marginale par sa proposition d’homme libre. Aujourd’hui le deux-roues est comme une métaphore de la société, agressive ; il veut aller plus vite, il ne supporte pas de s’arrêter, même dans les embouteillages. Il n’a même plus deux roues mais trois. Il a le portable écrabouillé dans l’oreille, il écrit des SMS tout en roulant. Ce qui est impressionnant à remarquer, modestement, c’est le feu rouge. Le feu rouge ne peut plus être subi. Car le feu rouge subi, c’est le rien. Le feu rouge sans SMS, c’est l’homme sans Dieu. Il n’en peut plus, il est irrité. Il n’est pas du tout le deux-roues d’il y a trente ans ouvert aux vents dans une vision panthéiste de l’actualité. Aujourd’hui, il veut aller plus vite que la voiture. Il regarde son portable comme au précédent feu rouge 1,27 mètre plus tôt, et il se demande s’il a un SMS. Quelque chose qui se soit passé. Mais rien ne s’est passé. C’est ça qui est fascinant.
Au cinéma, je continue à travailler comme je peux. J’oscille entre Patrick Schulmann, le cinéaste de Et la tendresse ? Bordel ! qui me fait allumer au briquet les pets d’une fille sublime en lui disant « vas-y pète » (pas facile de dire « vas-y pète ») et Rohmer qui reconstitue la France romane. Je suis méprisé. Pas du tout reconnu. Dans une prison romhérienne, comme souvent les acteurs qui sortent de chez Bresson.
Cette période professionnelle est chaotique, incohérente. Dans ce magma d’ego, de frustration, d’impatience, cette errance chaotique et douloureuse, la lecture de Louis Jouvet, le travail sur Molière est vital pour moi. Entre deux courses. J’ai deux choix : laisser libre cours à une frénésie mal contrôlée sans racines ou développer ma passion pour cette solidité que représente le théâtre classique du XVIIe siècle. Ma vie change grâce à la rencontre du répertoire français. Ces quinze ans chaotiques sont aussi les quinze années d’obsessions sur le travail du théâtre avec Jean-Laurent Cochet et d’autres grands professeurs. Elles sont le prétexte à l’approfondissement de questions telles que : « Qu’est-ce que le mouvement d’une phrase », de la formule de Louis Jouvet : « Toute phrase est avant tout un état à atteindre. » Sur ma Mobylette, comme ça, en train de livrer un travesti, ou un décadent de l’avenue Montaigne, un collectionneur de tableaux.
Je pensais à Molière sur ma Mobylette. Maman était contente parce que j’avais bonne mine. Oui, j’avais bonne mine parce que personne ne sait que la nuit au mois d’octobre sur la place Saint-Augustin, il y a un air océanique. Personne n’en parle, mais Paris est océanique. La mer n’est pas loin finalement. Ma mère me disait : « Je suis contente du métier que tu as fait parce que tu as bonne mine. » Évidemment, j’étais comme un marin-pêcheur, j’avais le souffle du vent de la place Saint-Augustin. Je livrais tout Paris, les pauvres, les riches, les travelos, les homos, les hétéros, les escrocs avec cette bonne mine.
Et je pensais en montant les escaliers : « Qu’est-ce que la phrase de l’écrivain génial ? C’est une cicatrice, une cicatrice du poète et l’acteur doit s’approcher de cette cicatrice. » Travail obsessionnel que je fais l’été dans des stages, dans des cours. Voilà ce que je pense en montant dans ce qui a été la révélation de cette époque : les immeubles, les cages d’immeubles, les portes cochères. Plus personne n’a le respect que l’on devrait montrer aux portes cochères. Les escaliers et leurs moquettes. Les cours d’immeubles. La sonnette, la porte qui s’ouvre, le marbre, la deuxième porte, l’Interphone et là, une atmosphère, une montée vers le bonheur. Personne n’a assez parlé de la moquette dans les montées d’escaliers.
1985. Soudain, comme par miracle, tout s’ordonne. Rohmer me convoque et me donne le rôle d’Octave dans Les Nuits de la pleine lune. Je suis le confident de Pascale Ogier. Le film est primé à Venise. Il dépasse les 300 000 entrées ; pour Rohmer, c’est un succès commercial. La mort épouvantable de Pascale Ogier six mois plus tard donne au film une épaisseur tragique. Dans Pariscope (qui était encore, avec L’Officiel des spectacles, l’une des deux bibles des errants culturels), je lis les lignes suivantes : « Nous savions qu’il avait du talent, nous n’étions pas nombreux mais maintenant tout le monde le sait. » Je crois que je l’ai lue une vingtaine de fois, cette critique : « Nous le savions, maintenant tout le monde le sait. » Je l’ai fait lire à mon père. Il y eut des réunions autour de cette critique du Pariscope. Je me rappelle même de la signature : José Bescos. Il s’appelait José Bescos, le monsieur qui a écrit ça. Symboliquement, Rohmer me sort de prison. À la même période, la directrice du Théâtre du Rond-Point me demande de venir dire un texte le soir à 18 h 30, « l’heure de l’apéritif », dit le programme. Ça devait durer huit jours. Céline m’accompagnait depuis des années, mais je ne me voyais pas imposer ma pauvre musique. Barrault me dit que je ne risque rien, qu’il y en a pour huit jours. Ça a duré vingt ans. Je suis dans un succès au cinéma et je fais une chose personnelle à un horaire absurde. Pierre Marcabru, un des seuls véritables critiques qui te renseigne et qui accompagne ton parcours de comédien de manière essentielle, parce qu’au lieu de dire qu’il ne t’aime pas ou qu’il t’adore (car admirer t’évite de te comprendre), Marcabru objective le travail que tu essayes de faire. Il te renseigne. Il y en a peu. C’est très précieux.
Rohmer, Céline m’entraînent à ne plus dépendre. Trois ans plus tard, je joue Le Veilleur de nuit de Sacha Guitry puis Henry Bernstein avec Annie Duperey et Pierre Vaneck. Énorme succès au théâtre privé. Tabac de critiques. C’est la disparition du chaos. Sur les planches, avec l’aide du succès médiatique, je pose mes bases. Le Céline n’en finit pas. Je vais de théâtre en théâtre. Je suis le seul acteur qui fait une tournée dans sa propre ville. En 1990, on m’offre La Discrète. « Tu as vu cette fille ? Elle est im-monde. » « Elle est immonde » devient un gimmick, un refrain qui entre dans les cours de récréation de province. Je suis identifié. Intellectuel, cynique. Je suis plaçable. On peut me donner des projets. Je suis édité.
Pourquoi n’ai-je pas renoncé ? Les gens me disent que j’étais très ambitieux. « Nul n’est plus ignorant de lui », comme dit Nietzsche, ils ont sans doute raison. Peut-être avais-je la haine, la rage comme on dit des jeunes des cités ? C’était aussi une vie paisible, ces années d’errance. Pas de pression de la réussite. Je faisais des métiers parallèles. J’allais à 16 heures à la Goutte-d’Or. Au bordel avec ces femmes qui disaient « 32 les hommes bougez ». J’ai mis un mois à comprendre que « 32 » c’était le prix de la passe et que « bougez » voulait dire « décidez-vous ». Avec cette femme merveilleuse un jour qui ouvre la porte — nous étions une centaine, des Africains et des Nord-Africains —, elle ouvre la porte donc et crie : « T’attends Brigitte Bardot ! Elle n’est pas là, c’est moi qui la remplace. » Là, l’oralité reprenait ses droits. C’était une vie heureuse, mais encombrée d’un paquet de désir. Au fond, c’est Céline qui m’a libéré. Là, on ne pouvait plus m’emmerder. J’étais avec l’écrivain le plus incontestable littérairement. Et j’ai réussi. Avec lui, j’ai inventé un concept : le spectacle à 18 h 30. J’ai inventé un écrivain qui devient dramaturge.