L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
— Puisqu’on passe devant chez Binet, expliqua-t-il, profitons-en. L’expert de la compagnie viendra d’un jour à l’autre, mais il est prudent de jeter un coup d’œil de temps en temps sur la grange. Des sinistrés qui font de la récupération avant l’expertise, ça s’est vu. Et des malins qui maquillent, qui poussent dans les cendres de vieilles machines pour se les faire rembourser au prix du neuf, ça se voit aussi. On m’a fait le coup une fois, mais, minute ! On ne me le fera pas deux.
Je secouai mes cheveux, heureuse de retrouver mon intraitable père. Il inspectait l’aire déserte, abandonnée aux roues des dindons, aux ventres traînants des oies grasses qui, s’étirant le cou, écrasant à pleine palme leur propre fiente, cacardaient toute la bêtise du monde. Des bâches avaient été jetées sur les ruines de la grange. Une pintade fouillait les cendres, grise comme elles, et, seules, paraissaient vivantes les taies blanches de ses oreilles. Quelques objets métalliques, outils, bidons, flambés mais récupérables, avaient été mis en tas, bien en évidence.
— Bon. Binet n’est pas vicieux. Filons chez Sigismond.
Pourquoi pas ? Nous allions aussi passer devant la bourrellerie où, depuis les feux, paraît-il, le bourrelier ne dormait plus. Assuré pour des sommes ridicules, il avait fait part de ses inquiétudes à sa femme, qui l’avait répété à sa cousine, qui l’avait répété à sa belle-sœur Troche, qui l’avait répété à Maman, alliée maussade, mais vigilante, dès qu’il s’agissait d’argent. Il fallait, d’urgence, prendre un premier contact avec Sigismond pour griller l’agent segréen de l’Angevine, rival éloigné, mais dangereux, car il disposait d’une voiture, ce qui lui donnait de la surface et lui permettait d’enlever des contrats à plus de trente kilomètres à la ronde, en plein fief ennemi, là où n’aurait jamais dû s’infiltrer sa petite compagnie de rien du tout.
Cent mètres. Un double plongeon du menton pour saluer le curé en train de faire du porte à porte pour le denier du culte. Chantagasse était dépassé. Cinquante mètres. Les premières maisons du haut bourg se mirent à défiler, les fenêtres à vomir des draps, des langes auréolés de jaune, les coins de rideaux à bouger sur de vieux profils à besicles, le graillon à prospérer dans l’air. Chez Sigismond, bientôt, la profonde odeur du cuir… Non ! Objectif raté. La 201 de Perrodière était rangée contre le trottoir.
Inutile de s’arrêter, ni même de ralentir. La sacoche attendait là-bas, avec le courrier, les primes à encaisser, les fiches à mettre à jour. Mais, depuis une heure, la nouvelle avait fait des ravages. Une atmosphère d’état de siège régnait sur le centre du village. Dans tous les magasins, sous les crochets à viande, au-dessus des casiers de pois chiches et de haricots rouges, entre deux mottes de beurre, se tenaient des conciliabules, circulaient les jugements téméraires. Des dizaines de personnes rasaient les murs en jetant à quiconque de longs regards de biais. Nous étions suivis, contrôlés, mètre par mètre. Agacé, Papa décida de couper par la ruelle du Roi-René, où habitait Dagoutte, et nous ne fûmes pas autrement étonnés de voir le brigadier, suivi de deux gendarmes, sortir de la menuiserie. Ils n’avaient pas l’air triomphants. Ni l’air penauds. Ils s’en allaient, têtus, sur leurs six bottes, continuer une enquête qui ne tournait pas rond comme leurs képis. Dagoutte, campé sur son seuil, les bras croisés, les regardait partir. Bien entendu, il nous harponna.
— Vous parlez d’une andouille ! Il a enquiquiné le gosse pendant une heure, il lui a posé des tas de questions idiotes… Est-ce qu’il n’a pas été lui demander s’il suivait les noces, si ça lui donnait des idées ! Le gosse riait, il n’a pas cessé de rire, il rit toujours quand il ne comprend pas. Entrez, les enfants. J’ai à te parler, Colu.
Papa se laissa faire et bien lui en prit. Dans une salle basse où trônait l’inévitable buffet Henri II, où parvenaient, amorties, l’odeur de la sciure de sapin et la haute chanson d’une scie circulaire attaquant un cœur de bille, il s’expliqua tout à fait :
— Je m’agrandis. Je viens de faire rentrer deux millions de bois et de machines. Dans un foutu pays comme le nôtre, où les gens jouent un peu trop avec les allumettes, mieux vaut ne pas prendre de risques. Je ne suis plus assez assuré. Tu vas m’établir un avenant. J’espère que tu n’as pas augmenté tes tarifs ?
— Les barèmes de la Séquanaise ne dépendent pas des petites catastrophes de Saint-Leup, dit Papa.
Affaire inattendue. Matinée gagnée. Il s’assit. Dagoutte bousculait un tiroir de commode, à la recherche de son contrat. Un presse-purée fonctionnait dans la cuisine attenante. On entendit :
— Jules, n’allume pas le gâteau.
Presque aussitôt l’idiot parut, reniflant, la tête fendue en deux par son sourire et ses longues mèches d’un jaune très pâle rabattues sur les oreilles. Sur un plateau de buis — bricolé par son père, — il portait cérémonieusement un étouffe-chrétien garni de dix-huit petites bougies multicolores et de trois cornets porte-bonheur en sucre candi contenant ce « billet-surprise », plié en huit, qui ne surprend jamais personne et n’emploie que des formules de tout repos. Dagoutte donna un coup de genou dans le tiroir et se retourna, son contrat en main. Il sourit à son fils, d’un sourire triste, parti de l’intérieur, du plus creux de sa tendresse pour cette larve.
— Pauvre môme ! Ils me l’auront secoué pour son anniversaire.
— Naniversaire, oué, fit l’idiot.
Il posa le plateau sur la table, s’agenouilla près de lui, toucha chaque bougie, chaque cornet, d’une main sale aux doigts trop courts, aux ongles épais comme des cailloux. Il riait, il jubilait, il salivait.
— Moi qu’allume, oué, oué, moi qu’allume, hein ?
— Mais oui, c’est toi qui les allumeras, dit son père en tendant le contrat à mon père immobile, intensément immobile comme le chat qui guette son oiseau.
XII
Quatre heures. Bientôt un jour de moins. Tant mieux ! Pour m’éloigner de tout cela, j’aimerais qu’il en passe cent, qu’il en passe mille d’un coup. Malheureusement, pour passer d’un jour à un jour, il faut une nuit, et c’est ici que bute mon absurde souhait. Les nuits sont devenues la terreur de ce village, qui n’ose plus s’endormir et dont toutes les femmes grelottent dans leur lit. Ma peur à moi n’est pas moins forte, bien qu’elle soit d’une autre nature. Nous ne vivrons pas longtemps ces nuits étranges de fugue et de poursuite sans que le pire arrive. Tout à l’heure, je regardais Papa… Au moment de repartir — pour aller solliciter des volontaires, — il s’est arrêté devant ce cadre qui fait pendant au sien sur le buffet où resplendit le sourire (Souriez, mademoiselle ! Souriez !) d’une délicate Eva Torfoux qui ressemble à ma mère, c’est sûr, mais comme une bouteille ressemble à la bouteille qu’elle a été avant d’avoir changé d’étiquette et de contenu. Il était rouge, congestionné, il oscillait sur place de droite à gauche, de gauche à droite, comme un fauve qui attend sa part, derrière la grille ; il est parti en coup de vent en écrasant son chapeau sur son passe-montagne. Quant à ma mère, elle a toute la journée été sous pression. Tandis que je repassais mon cours d’anglais de l’École Universelle dans le bureau de Papa, pour être tranquille, je l’entendais déblatérer dans la salle avec Julienne — avec Julienne, bien entendu ! Elle a parlé d’abord de l’incendie, elle criait : « C’est une mise en scène ! Ça ne trompe personne, cette lampe… » Puis je ne sais comment elle est passée de l’incendie à nos affaires, elle a fait une de ces sorties frénétiques dont elle devient coutumière et qui ne respecte absolument plus mes oreilles… « Autant pour le Louroux ! Non, je m’en vais chez ma mère, ce n’est pas une solution. Ce n’est pas la solution. » Et le ton montait ; j’écoutais, épouvantée : « Qu’est-ce que tu veux, il faut voir les choses comme elles sont. Monsieur vient de me faire livrer de la vaisselle neuve, la même. Tout exprès, la même. J’ai compris… Rien de changé, Eva ! Tu es là, tu y restes, tu mangeras toute ta vie dans la même assiette aux mêmes dessins ! Eh bien ! si ce n’est pas l’assiette qui casse, ce sera autre chose ! Là aussi, j’ai compris. À force d’asticoter une amorce, on finit toujours par la faire péter, mais on n’a aucune chance d’en faire autant avec un confetti. Et Colu, c’est du patient, c’est du plat comme un confetti. On dit : Tout lasse, tout passe… Proverbe à réviser, ma vieille ! Il y a des gens qui ne se lassent pas, qui vous contraignent à leur souhaiter la seconde partie du programme. Oh ! là, là ! Glas, joli glas ! Joli crêpe ! » Le ton montait toujours, elle devenait complètement folle, elle hurlait : « Dépêche-toi, curé, de racheter des cloches ! J’ai un client pour ton glas d’inauguration. Un bon client ! À pleine corde, sonneur, pour le grand mutilé ! Que nous en ayons tous les oreilles cassées ! » Et soudain elle s’est jetée dans le couloir, elle s’est jetée dans le bureau. Ça sonnait, ça sonnait…