Les Mille Et Une Nuits Tome I
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome I». Краткое содержание книги:
Zobéide et Amine firent difficulté d’accorder à Safie ce qu’elle demandait, et elle en savait bien la raison elle-même. Mais elle leur témoigna une si grande envie d’obtenir d’elles cette faveur, qu’elles ne purent la lui refuser. «Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer; mais n’oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les regardera pas, et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la porte.» À ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après, elle revint accompagnée des trois calenders.
Les trois calenders firent, en entrant, une profonde révérence aux dames qui s’étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment qu’ils étaient les bienvenus; qu’elles étaient bien aises de trouver l’occasion de les obliger et de contribuer à les remettre de la fatigue de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s’asseoir auprès d’elles. La magnificence du lieu et l’honnêteté des dames firent concevoir aux calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le porteur, et le voyant habillé à peu près comme d’autres calenders avec lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d’entre eux prit la parole: «Voilà, dit-il, apparemment, un de nos frères arabes les révoltés.»
Le porteur, à moitié endormi et la tête échauffée du vin qu’il avait bu, se trouva choqué de ces paroles, et, sans se lever de sa place, répondit aux calenders, en les regardant fièrement: «Asseyez-vous et ne vous mêlez pas de ce que vous n’avez que faire. N’avez-vous pas lu au-dessus de la porte l’inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre.»
«- Bonhomme, reprit le calender qui avait parlé, ne vous mettez point en colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre sujet, et nous sommes, au contraire, prêts à recevoir vos commandements.» La querelle aurait pu avoir de la suite; mais les dames s’en mêlèrent et pacifièrent toutes choses.
Quand les calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à manger, et l’enjouée Safie particulièrement prit soin de leur verser à boire… Scheherazade s’arrêta en cet endroit, parce qu’elle remarqua qu’il était jour. Le sultan se leva pour aller remplir ses devoirs, se promettant bien d’entendre la suite de ce conte le lendemain, car il avait grande envie d’apprendre pourquoi les calenders étaient borgnes et tous trois du même œil.
XXXIII NUIT.
Une heure avant le jour, Dinarzade, s’étant éveillée, dit à la sultane: Ma chère sœur, si vous ne dormez pas, contez-moi, je vous prie, ce qui se passa entre les dames et les calenders. – Très-volontiers, répondit Scheherazade. En même temps elle continua de cette manière le conte de la nuit précédente.
Après que les calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils témoignèrent aux dames qu’ils se feraient un grand plaisir de leur donner un concert, si elles avaient des instruments et qu’elles voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l’offre avec joie. La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un moment ensuite et leur présenta une flûte du pays, une autre à la persienne et un tambour de basque. Chaque calender reçut de sa main l’instrument qu’il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui était des plus gais, l’accompagnèrent de leurs voix; mais elles s’interrompaient de temps en temps par de grands éclats de rire que leur faisaient faire les paroles.
Au plus fort de ce divertissement et lorsque la compagnie était le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter et alla voir ce que c’était. Mais, sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que votre majesté sache pourquoi l’on frappait si tard à la porte des dames, et en voici la raison. Le calife Haroun Alraschid [18] avait coutume de marcher très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était tranquille dans la ville et s’il ne s’y commettait pas de désordres.
Cette nuit-là, le calife était sorti de bonne heure, accompagné de Giafar [19] son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais, tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames, ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des éclats de rire, dit au vizir: «Allez, frappez à la porte de cette maison où l’on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause.» Le vizir eut beau lui représenter que c’étaient des femmes qui se régalaient ce soir-là, et que le vin apparemment leur avait échauffé la tête, et qu’il ne devait pas s’exposer à recevoir d’elles quelque insulte; qu’il n’était pas encore heure indue, et qu’il ne fallait pas troubler leur divertissement. «Il n’importe, repartit le calife, frappez, je vous l’ordonne.»
C’était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des dames par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie ouvrit, et le vizir, remarquant, à la clarté d’une bougie qu’elle tenait, que c’était une dame d’une grande beauté, joua parfaitement bien son personnage. Il lui fit une profonde révérence et lui dit d’un air respectueux: «Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul [20], arrivés depuis environ dix jours avec de riches marchandises que nous avons en magasin dans un khan [21], où nous avons pris logement. Nous avons été aujourd’hui chez un marchand de cette ville, qui nous avait invités à l’aller voir. Il nous a régalés d’une collation, et comme le vin nous avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il était déjà nuit, et dans le temps que l’on jouait des instruments, que les danseuses dansaient et que la compagnie faisait grand bruit, le guet a passé et s’est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été arrêtés: pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver par-dessus une muraille. Mais, ajouta le vizir, comme nous sommes étrangers, et avec cela un peu pris de vin, nous craignons de rencontrer une autre escouade du guet, ou la même, avant que d’arriver à notre khan, qui est éloigné d’ici. Nous arriverions même inutilement, car la porte est fermée, et ne sera ouverte que demain matin, quelque chose qu’il puisse arriver. C’est pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instruments et des voix, nous avons jugé que l’on n’était pas encore retiré chez vous, et nous avons pris la liberté de frapper pour vous supplier de nous donner retraite jusqu’au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre divertissement, nous tâcherons d’y contribuer en ce que nous pourrons, pour réparer l’interruption que nous y avons causée. Sinon, faites-nous seulement la grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous votre vestibule.»
[18] Haroun, surnommé Alraschid, le Juste, est un des plus célèbres princes de la dynastie des Abbassides, dont il est le cinquième calife.
[19] Giafar, l’un des membres les plus célèbres de la famille des Barmécides, était le favori de Haroun Alraschid, et portait, comme son père Yahya, le titre de vizir.
[20] Moussoul, ville de la Mésopotamie qui fait aujourd’hui partie des possessions du grand seigneur. Elle possède des fabriques de toile de coton qui, de son nom, ont pris celui de mousseline.
[21] Khan ou caravansérail, bâtiment qui sert d’hôtellerie en Orient, et où les caravanes sont reçues gratuitement ou pour un prix modique.