La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Annie Saumont
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:
Huit jours plus tard, la nourriture manquant de nouveau, il nous fallut abattre le quatrième cheval. J’en eus plus de regret que je n’avais eu de remords à m’en emparer. Il avait l’air plutôt maigre et cependant sa viande nous permit de survivre pendant bien des jours encore. Les trois autres chevaux broutaient les arbustes épineux qui pointaient misérablement au-dessus de la neige.
C’était le royaume de la solitude, une solitude monstrueuse. Pas trace d’une présence humaine. Maintenant la neige était moins épaisse. La région avait probablement été secouée par une éruption volcanique, le sol était couvert de cendres sur des dizaines de kilomètres et une énorme plaque de lave affleurait à perte de vue. C’était l’endroit le plus désolé du monde. Ce sol d’une matière autrefois tourbillonnante et visqueuse, à présent dure comme le granit d’une tombe résonnait sous nos pas avec un tintement métallique. Pour Klagatch, la zone de lave était hantée. Pendant que nous la traversions il ne cessa de prier et même, pour apaiser le démon du volcan, il lui arriva de tuer un oiseau dont il répandit le sang selon un rituel compliqué.
Les autres chevaux furent épargnés. Nous abordions enfin une région plaisante, relativement chaude pour la saison. Il ne neigeait plus, il pleuvait. Les arbres étaient puissants, hauts de cinquante mètres et leurs troncs si gros que pour un Européen cela paraissait presque incroyable. Klagatch put se procurer de la nourriture dans les villages, assez rapprochés à présent. La côte n’était plus éloignée.
Et nous avons atteint la Mer Occidentale. Elle était grise, agitée, et ses vagues battaient contre une sombre plage de sable noir, étrange. Klagatch tendit le bras en direction du Nord.
« Nous sommes tout près de mon village », dit-il.
Nous traversions les broussailles bordant la plage, et comme pour célébrer la fin de notre voyage le soleil, soudain, déchira les nuages. Nous nous dirigions lentement vers le village de Kuiu. Nous touchions enfin au but, même s’il n’était que provisoire.
10. TAKINAKTU
Kuiu n’avait rien de la grande ville mais cela me suffirait. Après avoir vécu au grand air tout l’hiver je ne me serais pas senti très à l’aise dans un endroit comme Tenochtitlan.
Nous étions à présent dans un assez gros village de pêcheurs, d’environ deux mille âmes. Il se composait de grandes maisons de bois, de plus de trente mètres de long, chacune abritant une famille entière. D’élégantes embarcations étaient alignées sur le rivage. Devant chaque maison se dressait un mât totémique sculpté de figures fantastiques peintes de couleurs violentes.
Ces gens des Hespérides me surprennent. Je ne comprends pas d’où leur vient leur goût prononcé pour les monstres. Les dieux aztèques sont des images de cauchemar. Ici, à Kuiu, les monstres avaient des formes différentes mais l’effet était le même. C’est un art fondé sur l’épouvante. Ces crochets, ces griffes et ces becs, bien inoffensifs pourtant puisque gravés dans le bois des totems, étaient à peine supportables. Les pirogues s’ornaient de gueules grimaçantes. Même les couvertures et les vêtements étaient décorés de motifs saugrenus, aux couleurs criardes. Les masques rituels que je vis dans la plupart des maisons et qui exhibaient un bec menaçant ou un immense nez recourbé ajoutaient à l’atmosphère de terreur. Ces gens vivaient quotidiennement en la compagnie des démons. Et pourtant ils semblaient prospères, heureux et civilisés.
Le retour de Klagatch, qui avait été absent presque six ans, provoqua quelques remous au village. Sa femme, se croyant veuve, s’était remariée et avait maintenant deux jeunes enfants en plus des deux dont Klagatch était le père. La famille entière, y compris le mari supplémentaire, vint accueillir le guérisseur. La situation ne semblait gêner personne, et surtout pas Klagatch. Que feraient les deux hommes ? Se partageraient-ils l’épouse ? Ou bien Klagatch en prendrait-il une autre avec laquelle il vivrait très heureux ? Je ne suis pas resté assez longtemps au village pour le savoir. Quand j’ai quitté Kuiu, Klagatch en était encore au stade de la purification, un rituel auquel il lui fallait se soumettre avant de pouvoir renouer avec sa famille.
Nous étions les invités du chef Tlasotiwalis, qui habitait dans la plus grande maison, une sorte de grange de cinquante mètres de long. L’intérieur était divisé en petits compartiments sombres, chacun d’eux abritant un sous-groupe familial de trois ou quatre personnes. Des poissons séchés pendaient aux poutres ; au centre de la maison, le sol était creusé de trous où brûlaient des feux. Comme il n’y avait pas de fenêtres, la maison s’emplissait très rapidement de fumée, et de temps en temps on relevait quelques lattes de la cloison pour faire entrer un peu d’air pur. Le toit était haut et la seule lumière celle des feux, une lumière dansante, capricieuse. Je saisissais maintenant pourquoi ces gens vivaient dans une telle intimité avec les démons : dans leurs maisons le feu ne cessait d’animer des formes confuses. Des couvertures aux motifs étranges pendaient sur les murs, ornés aussi de plats de cuivre gravé, de masques affreux, de peaux d’ours et autres objets décoratifs qui tous trahissaient le goût de l’horrible.
Je ne comprenais pas la langue de ces gens et Klagatch était le seul ici à parler nahuatl, aussi les échanges étaient-ils fort réduits. Je leur souriais, ils me souriaient ; et tout ce que j’apprenais sur eux c’était la blancheur de leurs dents.
Ils nous traitèrent très courtoisement. Le premier soir on nous servit un énorme festin, les tables gémissaient sous le poids de dizaines de saumons. Je mangeai plus de saumon que je n’avais jusqu’ici mangé d’aucun poisson. C’est un mets de choix, à la chair rouge et savoureuse. Des plats de palourdes et de baies et des écuelles d’huile de poisson l’accompagnaient. Pendant que nous dînions, des chamans dansaient devant nous. Ils avaient à peine l’air humain avec leurs tuniques de peaux d’ours et leurs masques rouges, verts, ou jaunes au profil crochu, et quelques-uns d’entre eux atteignirent bientôt un état d’intense frénésie. Les Kuiuans paraissaient ravis. Plus la danse devenait effrayante, plus le moment où les chamans s’écrouleraient sur le sol semblait imminent et plus les spectateurs se réjouissaient. Je vis Tlasotiwalis frapper la table du poing en cadence, avec une jubilation manifeste.
Une seule personne resta solennelle durant la fête Takinaktu, la fille du chef. Elle se tenait assise près de Tlasotiwalis, les traits figés et l’air morose et son visage n’exprimait rien qu’un léger dégoût pour cette agitation bruyante et plutôt barbare.
J’avoue qu’au lieu de regarder les danseurs je passai une grande partie de la soirée à contempler Takinaktu. Comme je vous l’ai dit plus tôt en relatant ma brève et innocente entrevue avec la jolie fille d’une aubergiste mexicaine, j’ai tendance à tomber trop facilement amoureux. Il suffit que je pose mes regards sur un joli visage pour qu’immédiatement il deviennele visage qui hante mes rêves et m’emplit d’idées romantiques absurdes. Par chance je peux, en général, résister à cette fâcheuse disposition, et c’est pourquoi, à six mois de mon dix-neuvième anniversaire, je suis encore célibataire dans un monde où les mariages précoces sont la règle. J’ai su me souvenir que, des diverses qualités qu’on demande à la compagne de toute une vie, la beauté n’est pas la principale. Aussi ne suis-je pas tombé à genoux devant la fille de l’aubergiste pour lui déclarer un amour éternel, ni devant toute une théorie de filles presque aussi attirantes que j’ai rencontrées en Angleterre, ni même devant Takinaktu.