Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Et il se disait: «De deux choses l’une: ou bien M. d’Espinosa a eu vent de la conspiration, et s’il laisse les hommes de Fausta prendre si aisément position, c’est pour mieux les tenir et qu’il leur réserve quelque joli coup de sa façon, dans lequel ils me paraissent donner tête baissée. Ou bien il ne sait rien et alors ce sont ses troupes qui me paraissent bien exposées. Dans ce cas, si habilement exécutée que soit la manœuvre, je ne comprends pas qu’il ne se trouve pas là un seul officier capable de donner l’éveil à ses chefs. Quoiqu’il en soit, du diable si je m’attendais à un combat aussi sérieux, et que la peste m’étrangle si je sais pourquoi je viens risquer mes os dans cette galère!»
Ayant ainsi envisagé les choses, tout autre que Pardaillan s’en fût retourné tranquillement, puisque, en résumé, il n’avait rien à voir dans la dispute qui se préparait entre le roi et ses sujets. Mais Pardaillan avait sa logique à lui, qui n’avait rien de commun avec celle de tout le monde. Après avoir bien pesté, il prit son air le plus renfrogné, et par une de ces bravades dont lui seul avait le secret, il pénétra dans l’enceinte par la porte d’honneur, en faisant sonner bien haut son titre d’ambassadeur, invité personnellement par Sa Majesté. Et il se dirigea vers la place qui lui était assignée.
À ce moment le roi parut, sur son balcon, aménagé en tribune. Un magnifique vélum de velours rouge, frangé d’or, maintenu à ses extrémités par des lances de combat, interceptait les rayons du soleil. En outre des palmiers, dans d’énormes caisses, étendaient sous le vélum le parasol naturel de leurs larges feuilles.
Le roi s’assit avec cet air morne et glacial qui était le sien. M. d’Espinosa, grand inquisiteur et premier ministre, se tint debout derrière le fauteuil du roi. Les autres gentilshommes de service prirent place sur l’estrade, chacun selon son rang.
À côté d’Espinosa se tenait un jeune page que nul ne connaissait, hormis le roi et le grand inquisiteur cependant, car le premier avait honoré le page d’un gracieux sourire et le second le tolérait à son côté alors qu’il eût dû se tenir derrière. Bien mieux, un tabouret recouvert d’un riche coussin de velours était placé à la gauche de l’inquisiteur, sur lequel le page s’était assis le plus naturellement du monde. En sorte que le roi, dans son fauteuil, n’avait qu’à tourner la tête à droite ou à gauche pour s’entretenir à part, soit avec son ministre, soit avec ce page à qui on accordait cet honneur extraordinaire, jalousé par les plus grands du royaume qui se voyaient relégués dans l’ombre par la rigoureuse étiquette.
Ce mystérieux page n’était autre que Fausta.
Fausta, le matin même, avait livré à Espinosa le fameux parchemin qui reconnaissait Philippe d’Espagne comme unique héritier de la couronne de France. Le geste spontané de Fausta lui avait concilié la faveur du roi et les bonnes grâces du ministre. Elle n’avait cependant pas abandonné la précieuse déclaration du feu roi Henri III sans poser ses petites conditions.
L’une de ces conditions était qu’elle assisterait à la course dans la loge royale et qu’elle y serait placée de façon à pouvoir s’entretenir en particulier, à tout instant, avec le roi et son ministre. Une autre condition, comme corollaire de la précédente, était que tout messager qui se présenterait en prononçant le nom de Fausta serait immédiatement admis en sa présence, quels que fussent le rang, la condition sociale, voire le costume de celui qui se présenterait ainsi.
D’Espinosa connaissait suffisamment Fausta pour être certain qu’elle ne posait pas une telle condition par pure vanité. Elle devait avoir des raisons sérieuses pour agir ainsi. Il s’empressa d’accorder tout ce qu’elle demandait. Quant au roi, mis au courant, il ratifia d’autant plus volontiers que toutes les autres conditions de Fausta concernaient uniquement Pardaillan contre qui elle apportait une aide d’autant plus précieuse que désintéressée.
Or le roi avait une dent féroce contre ce petit gentilhomme, cette manière de routier sans feu ni lieu, qui l’avait humilié, lui, le roi, et qui, non content de malmener ses fidèles, dans sa propre antichambre, avait eu l’audace de lui parler devant toute sa cour avec une insolence qui réclamait un châtiment exemplaire. Le roi avait la rancune tenace, et s’il s’était résigné à patienter, reconnaissant la valeur des arguments fournis par Espinosa et Fausta réunis, il ne renonçait pas pour cela à se venger. Bien au contraire, c’était pour mieux assurer sa vengeance et la rendre plus terrible qu’il consentait à ronger son frein.
Dès que le roi parut au balcon, les ovations éclatèrent, enthousiastes, aux fenêtres et aux balcons de la place, occupés par les plus grands seigneurs du royaume. Les mêmes vivats éclatèrent aussi, nourris et spontanés, dans les tribunes occupées par des seigneurs de moindre importance. De là, les acclamations s’étendirent au peuple massé debout sur la place. La vérité nous oblige à dire qu’elles furent là moins nourries. L’aspect plutôt sinistre du roi n’était pas fait pour déchaîner l’enthousiasme parmi la foule. Mais enfin, tel que, c’était, en somme, satisfaisant.
Le roi remercia de la main et aussitôt un silence solennel plana sur cette multitude. Non par respect pour Sa Majesté, mais simplement parce qu’on attendait qu’Elle donnât le signal de commencer.
C’est au milieu de ce silence que Pardaillan parut sur les gradins, cherchant à gagner la place qui lui était réservée. Car d’Espinosa, conseillé par Fausta qui connaissait son redoutable adversaire, avait escompté qu’il aurait l’audace de se présenter, et il avait pris ses dispositions en conséquence. C’est ainsi qu’une place d’honneur avait été réservée à l’envoyé de S. M. le roi de Navarre.
Donc, Pardaillan, debout au milieu des gradins, dominant par conséquent toutes les autres personnes assises, s’efforçait de regagner sa place. Mais le passage au milieu d’une foule de seigneurs et de nobles dames, tous exagérément imbus de leur importance, mécontents au surplus d’être dérangés au moment précis où la course allait commencer, ce passage ne se fit pas sans quelque brouhaha.
D’autant plus que, fort de son droit, désireux de pousser la bravade à ses limites extrêmes, le chevalier, qui s’excusait avec une courtoisie exquise vis-à-vis des dames, se redressait, la moustache hérissée, l’œil étincelant, devant les hommes et ne ménageait pas les bravades quand on ne s’effaçait pas de bonne grâce. Cette manière de faire soulevait sur son passage des grognements qui s’apaisaient prudemment dès qu’on observait sa mine résolue, mais reprenaient de plus belle dès qu’il s’était suffisamment éloigné.
Bref, cela fit un tel tapage qu’à l’instant les yeux du roi, ceux de la cour et des milliers de personnes massées là se portèrent sur le perturbateur qui, sans souci de l’étiquette, sans s’inquiéter des protestations, sans paraître le moins du monde intimidé par l’universelle attention fixée sur lui, se dirigeait vers sa place, comme on monte à l’assaut.
Une lueur mauvaise jaillit de la prunelle de Philippe. Il se tourna vers d’Espinosa et le fixa un moment comme pour le prendre à témoin du scandale.
Le grand inquisiteur répondit par un demi-sourire qui signifiait:
– Laissez faire. Bientôt nous aurons notre tour.
Philippe approuva d’un signe de tête et se retourna, de façon à tourner le dos à Pardaillan qui atteignait enfin sa place.