Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
D’un geste que la force de l’habitude avait rendu tout machinal, il assujettit son ceinturon et s’assura que l’épée jouait aisément dans le fourreau. Mais alors il s’arrêta net au milieu de la rue.
– Tiens! fit-il avec stupeur, qu’est-ce que cela?
Cela, c’était sa rapière.
On se souvient qu’il avait perdu son épée en sautant dans la chambre au parquet truqué. On se souvient qu’en assommant les hommes de Centurion, lâchés sur lui par Fausta, il avait ramassé la rapière échappée des mains d’un éclopé et l’avait emportée.
Chaque fois qu’un homme d’action, comme Pardaillan, mettait l’épée à la main, il confiait littéralement son existence à la solidité de sa lame. L’adresse et la force se trouvaient annihilées si le fer venait à se briser. Les règles du combat étant loin d’être aussi sévères que celles d’à présent, un homme désarmé était un homme mort, car son adversaire pouvait le frapper sans pitié, sans qu’il y eût forfaiture. On conçoit dès lors l’importance capitale qu’il y avait à ne se servir que d’armes éprouvées et le soin avec lequel ces armes étaient vérifiées et entretenues par leur propriétaire.
Pardaillan, exposé plus que quiconque, apportait un soin méticuleux à l’entretien des siennes. De retour à l’auberge il avait mis de côté l’épée conquise, réservant à plus tard d’éprouver l’arme. Il avait incontinent choisi dans sa collection une autre rapière pour remplacer celle perdue.
Or Pardaillan venait de s’apercevoir là, dans la rue, que la rapière qu’il avait au côté était précisément celle qu’il avait ramassée la veille et mise de côté.
– C’est étrange, murmurait-il à part lui. Je suis pourtant sûr de l’avoir prise à son clou. Comment ai-je pu être distrait à ce point?
Sans se soucier des passants, assez rares du reste, il tira l’épée du fourreau, fit ployer la lame, la tourna, la retourna en tout sens, et finalement la prit par la garde et la fit siffler dans l’air.
– Ah! par exemple! fit-il, de plus en plus ébahi, je jurerais que ce n’est pas là l’épée que j’ai ramassée chez Mme Fausta. Celle-ci me paraît plus légère.
Il réfléchit un moment, cherchant à se souvenir:
– Non, je ne vois pas. Personne n’a pénétré dans ma chambre. Et pourtant… c’est inimaginable!…
Un moment il eut l’idée de retourner à l’auberge changer son arme. Une sorte de fausse honte le retint. Il se livra à un nouvel examen de la rapière. Elle lui parut parfaite. Solide, flexible, résistante, bien en main quant à la garde, très longue, comme il les préférait, il ne découvrit aucun défaut, aucune tare, ne vit rien de suspect.
Il la remit au fourreau et reprit sa route en haussant les épaules et en bougonnant:
– Ma parole, avec toutes leurs histoires d’inquisition, de traîtres, d’espions et d’assassins, ils finiront par faire de moi un maître poltron. La rapière est bonne, gardons-la, mordieu! et ne perdons pas notre temps à l’aller changer, alors qu’il se passe des choses vraiment curieuses autour de moi.
En effet, il se passait autour de lui des choses qui eussent pu paraître naturelles à un étranger, mais qui ne pouvaient manquer d’éveiller l’attention d’un observateur comme Pardaillan, qui connaissait bien la ville maintenant.
À l’heure qu’il était, la plus grande partie de la population s’écrasait sur la place San-Francisco, quelques quarts d’heure à peine séparant l’instant où la course commencerait. Les rues étaient à peu près désertes, et ce qui ne manqua pas de frapper le chevalier, toutes les boutiques étaient fermées. Les portes et les fenêtres étaient cadenassées et verrouillées. On eût dit d’une ville abandonnée. Si vaste que fût la place San-Francisco, on ne pouvait raisonnablement supposer qu’elle contenait toute la population. Et la ville était autrement populeuse et importante que de nos jours.
Il fallait donc supposer que tous ceux qui n’avaient pu trouver de place sur le lieu de la course s’étaient calfeutrés chez eux. Pourquoi? Quelle catastrophe menaçait donc la cité? Quel mot d’ordre mystérieux avait fait se fermer hermétiquement portes et fenêtres et se terrer prudemment tous les habitants des rues avoisinant la place? voilà ce que se demandait Pardaillan.
Et voici qu’en approchant de la place il vit des compagnies d’hommes d’armes occuper les rues étroites qui aboutissaient à cette place. Des soldats s’installaient dans la rue, des compagnies pénétraient dans certaines maisons et ne ressortaient plus. Et au bout des rues ainsi occupées, des cavaliers s’échelonnaient, établissant un vaste cordon autour de cette place.
Et ces soldats laissaient passer sans difficulté tous ceux qui se rendaient à la course et ceux, beaucoup plus rares, qui s’en retournaient, n’ayant pu sans doute trouver une place à leur convenance.
Alors que faisaient là ces soldats?
Pardaillan voulut en avoir le cœur net, et comme il avait encore du temps devant lui, il fit le tour de cette place, par toutes les petites rues qui y aboutissaient.
Partout les mêmes dispositions étaient prises. C’étaient d’abord des soldats qui s’engouffraient dans des maisons où ils se tapissaient, invisibles. Puis d’autres compagnies occupaient le milieu de la rue. Puis plus loin des cavaliers, et par-ci par-là, chose beaucoup plus grave, des canons.
Ainsi un triple cordon de fer encerclait la place et il était évident que lorsque ces troupes se mettraient en mouvement, il serait impossible à quiconque de passer, soit pour entrer soit pour sortir.
En constatant ces dispositions, Pardaillan eut un claquement de langue significatif.
Mais ce n’est pas tout. Il y avait encore autre chose. Pour un homme de guerre comme le chevalier, il n’y avait pas à s’y méprendre. Il venait d’assister à une manœuvre d’armée exécutée avec calme et précision. Or il lui semblait que, en même temps que cette manœuvre, une contre-manœuvre, exécutée par des troupes adverses, il en eût juré, se dessinait nettement, sous les yeux des troupes royales, sans qu’on fît rien pour la contrarier.
En effet, en même temps que les soldats, des groupes circulaient qui paraissaient obéir à un mot d’ordre. En apparence, c’étaient de paisibles citoyens qui voulaient, à toute force, apercevoir un coin de la course. Mais l’œil exercé de Pardaillan reconnaissait facilement, en ces amateurs forcenés de corrida, des combattants.
Dès lors tout fut clair pour lui. Il venait d’assister à la manœuvre des troupes royales. Maintenant il voyait la contre-manœuvre des conjurés achetés par Fausta. Pour lui, il n’y avait pas de doute possible, ces retardataires, qui voulaient voir quand même, c’étaient les troupes de Fausta chargées de tenir tête à l’armée royale, de sauver le prétendant, représenté par le Torero, c’était la mise à exécution de la tentative de révolution.
Cette foule de retardataires, parmi lesquels on ne voyait pas une femme, ce qui était significatif, occupaient les mêmes rues occupées par les troupes royales. Sous couleur de voir le spectacle, des installations de fortune s’improvisaient à la hâte. Tréteaux, tables, escabeaux, caisses défoncées, charrettes renversées s’empilaient pêle-mêle, étaient instantanément occupés par des groupes de curieux.
Et Pardaillan qui avait vu les grands jours de la Ligue à Paris, lorsque le peuple s’armait, descendait dans la rue, acclamait Guise, forçait le Valois à fuir, Pardaillan notait que ces prétendus échafaudages ressemblaient singulièrement à des barricade [5].
[5] Cf. Récit de la Journée des Barricades dans le Tome 3, La Fausta , chapitres I et III.