Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Quelques instants après la première secousse, la mer s’est brusquement retirée, laissant à sec des bateaux de pêche et des poissons sur le sable. Les petites sardines frétillaient, un gros congre rampait en fuyant, mais on ne songeait guère à le poursuivre. Puis, un flot haut de deux mètres, plutôt un soulèvement qu’une vague, est venu couvrir la plage et la mer enfin a repris son niveau.
Plusieurs pêcheurs affirment avoir distingué, non loin de la côte, des remous et des tourbillons ; mais d’autres le nient et le fait paraît très douteux.
Il semble que ce phénomène bizarre laisse en nous une émotion très spéciale qui n’est point la peur connue dans les accidents, mais la sensation aiguë de l’impuissance humaine et de l’instabilité. Contre la guerre, il y a la force ; contre la tempête, il y a l’adresse ; contre la maladie, il y a le remède et le médecin, efficaces ou non. Contre le tremblement de terre il n’y a rien ; et cette certitude entre en nous bien plus par le fait lui-même que par le raisonnement.
Le refuge de tout homme qui souffre, de tout homme menacé, c’est son toit, c’est son lit. Or, dans ces crises de la terre, rien n’est plus redoutable que le lit et que le toit. Alors l’impossibilité de rentrer chez soi fait de l’homme une bête errante, perdue, affolée, qui s’enfuit, et qui porte en elle une angoisse nouvelle et imprévue, celle du civilisé forcé de camper comme l’Arabe.
Et puis, pour tous les gens de Nice que j’ai rencontrés, cherchant refuge autour de la ville d’Antibes où aucune maison n’est tombée, il semble que l’émotion ait été accrue par la curieuse coïncidence de l’effrayant sinistre fermant le carnaval. Ils avaient vu des masques tout le jour d’avant ; ils s’étaient couchés et endormis avec ces visages, ces grimaces, ces figures grotesques dans les yeux ; et voilà qu’ils s’éveillent au milieu d’une ville croulante et d’un peuple fou d’épouvante.
Et ce contraste a dû en effet frapper leurs âmes étrangement, y produire un travail mystérieux qui servirait dans un siècle de foi à consolider une religion, car je sens moi-même que ma lecture du soir, précédant de quelques minutes le sommeil, cette histoire d’un soldat, Pœuf, qui a tué son supérieur par jalousie, reste et restera liée en mon esprit à l’émotion du tremblement de terre. Chaque fois que ma pensée retourne à l’accident, le souvenir du roman me revient plus vif que celui d’aucune autre lecture, et les faits qui y sont racontés se mêlent, malgré moi, aux faits réels de la nuit.
Pêcheuses et guerrières
(Gil Blas, 15 mars 1887)
La mer n’a jamais eu tant d’amis et tant de poètes. Ceux d’autrefois lui adressaient par moments, des vers, ou des compliments, ou des gentillesses, mais ils ne semblaient point l’aimer avec la passion profonde que lui ont vouée ceux d’aujourd’hui.
Richepin l’a couverte de rimes étincelantes comme ses flots brisés sous le soleil, sonores comme ses vagues abattues sur les plages, légères comme l’écume qui danse sous la brise, souples comme la houle onduleuse et fuyante.
Loti, cette sirène, semble une voix sortie des profondeurs bleues, vertes, grises des océans impénétrables, une voix qui chante les choses inconnues, les beautés inexplorées, les grâces inaperçues, et le mystère surtout, le mystère sacré de la mer.
Bonnetain la raconte avec son talent précis et coloré, en homme qu’elle a longtemps bercé, et qui l’a longtemps regardée avec ses yeux d’artiste.
Un débutant, tout jeune encore, Pierre Maël, l’aime déjà d’un amour si vif qu’il lui consacrera tous ses livres, comme un prêtre consacre à son Dieu tous ses jours.
Et tu as exprimé, toi, ses coquetteries les plus subtiles, ses charmes les plus féminins, toute la délicatesse de ses nuances, toute la séduction infinie de ses mouvements, son ensorcelante et changeante beauté.
La lettre où tu m’annonçais la prochaine apparition de ton livre, la réunion de ces éclatants et si délicats portraits de la Grande Bleue, m’a surpris comme j’allais m’embarquer sur elle pour un petit voyage à Saint-Tropez.
Elle était vraiment la Grande Bleue, ce jour-là, notre amie, immobile, à peine ridée par un souffle imperceptible qui la rendait plus bleue encore, en faisant courir sur sa chair d’azur le frisson léger des étoffes moirées.
Je me rappelais les pages où tu parlais d’elle avec des mots si vrais, et je regardais s’éloigner la ville d’Amibes, que les flots entourent, caressant par les jours calmes et battant par les jours de vent les lourdes murailles de Vauban que dominent les vieilles maisons grises et les deux tours carrées debout dans le ciel comme deux cornes de pierre.
Et mêlés au souvenir de tes évocations artistes, des souvenirs d’enfance m’assaillaient ; car j’ai grandi sur le rivage de la mer, moi, de la mer grise et froide du Nord, dans une petite ville de pêche toujours battue par le vent, par la pluie et les embruns, et toujours pleine d’odeur de poisson, de poisson frais jeté sur les quais, dont les écailles luisaient sur les pavés des rues, et de poisson salé roulé dans les barils, et de poisson séché dans les maisons brunes coiffées de cheminées de briques dont la fumée portait au loin, sur la campagne, des odeurs fortes de hareng.
3e me rappelais aussi l’odeur des filets séchant le long des portes, l’odeur des saumures dont on fume les terres, l’odeur des varechs quand la marée baisse, tous ces parfums violents des petits ports, parfums rudes et senteurs âcres, mais qui emplissent la poitrine et l’âme de sensations fortes et bonnes. Et je songeais qu’après avoir dit à la mer toutes les tendresses que ton cœur lui garde, tu devrais maintenant, en suivant les côtes, de Dunkerque à Biarritz, et de Port-Vendres à Menton, parcourir le long et joli chapelet des villes marines, sur les rivages de France.
Il en est quelques-unes de ces petites cités que j’aime d’une façon spéciale, parce qu’elles sont vraiment les filles de la mer. Les grandes, les commerçantes : Marseille, Bordeaux, Saint-Nazaire ou Le Havre, me laissent indifférent. L’homme les a faites ; elles sont bruyantes, vénales, agitées, et, comme les parvenus qui ne fréquentent seulement que les gens riches ou illustres, elles n’ont d’attention que pour les immenses paquebots ou les énormes navires chargés de marchandises précieuses.
Je méprise les villes militaires dont les ports sont pleins de monstres, de cuirassés pareils à des montagnes de fer, gibbeux, ventrus, couverts d’excroissances, de verrues d’acier et de tours épaisses. On y voit aussi des torpilleurs minces, serpents de mer disgracieux et trop longs, et des navigateurs en uniformes, spécialistes de la guerre marine à vapeur.
Mais comme j’aime la petite ville poussée dans l’eau et qui sent la mer à plein nez, qui vit de la mer, qui s’y baigne et qui se battit aux temps fameux des marins épiques comme aucune ville ne s’est battue dans les poèmes antiques ! Connais-tu Dunkerque, où naquirent Jean Bart et tant de corsaires plus héroïques que les héros de l’Iliade ?
Connais-tu Dieppe, patrie de Duquesne et de ce pilote Bouzard, qui sauva tant de navires et de naufragés, qu’une statue lui fut élevée ?