Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
J’ai lu avec un plaisir délicieux le Mariage de Loti et le Roman d’un Spahi ; mais je ne connais point davantage les îles lointaines du Grand Océan ou la côte occidentale d’Afrique, après ces lectures.
Or, le remarquable roman de Robert de Bonnières sur l’Inde, le Baiser de Maïna, me montre bien plus exactement ce pays fabuleux que ne me l’avaient montré jusqu’ici les poètes menteurs et les voyageurs illuministes. Et quelques jours après cette lecture qui avait accru ma vive curiosité de cette étrange région, le hasard mit en mes mains le récit d’un officier, L’Inde à fond de train, par le comte de Pontevès-Sabran, qui se promène sans aucune préparation poétique, sans prétention littéraire, avec un entrain joyeux de bonne humeur un peu gavroche et un sans-façon tout militaire, dans la patrie mystérieuse du Bouddha.
Et ces deux livres, celui du romancier observateur minutieux et sérieux, celui du soldat observateur superficiel et gai, m’ont raconté l’Inde mieux que ne l’avaient fait jusqu’ici tous les chanteurs de légendes et de paysages colorés.
J’ai dit que M. Alexandre Dumas fils et M. Octave Feuillet, avec des tempéraments très différents, sont les deux seuls écrivains vivants qui aient eu une action réelle sur les mœurs amoureuses de notre pays.
Il suffit pour s’en convaincre d’un coup d’œil jeté sur les écrivains et sur le monde.
Les poètes autrefois déterminaient une manière d’aimer.
N’en citons que deux : Lamartine et Musset.
Quel poète aujourd’hui peut éveiller dans l’âme des femmes des rêveries tendres ou passionnées ? Est-ce M. Leconte de Lisle, l’admirable, impeccable et impassible artiste ?– Non.
– Est-ce M. Théodore de Banville, le plus adroit, le plus souple des poètes ? Non. Est-ce M. Sully Prudhomme qui rêve de science en écrivant ses vers ? Non.
Et parmi les prosateurs, cherchons. Est-ce Edmond de Goncourt, ciseleur de phrases subtiles, artiste complexe, merveilleusement habile, mais observateur implacable qui troublera les cœurs haletants des jeunes filles et leur dira : « C’est ainsi qu’on aime et qu’on doit aimer ? »
Est-ce Zola, génial, étrangement puissant et brutal, qui montrera aux femmes inquiètes et hésitantes le chemin des idéales tendresses ?
Est-ce Daudet, plus doux, plus adroit, moins franchement cruel, mais dont l’ironie apparaît derrière les joliesses voulues ?
Personne, parmi ceux qui écrivent aujourd’hui, ne peut faire couler dans le cœur de ses lecteurs ce je-ne-sais-quoi d’attendri qui prépare et fait naître les émotions d’amour. Et l’on peut dire, on peut affirmer que l’amour n’existe plus dans la jeune société française.
La faculté d’exaltation, mère des tendresses passionnées et de tous les enthousiastes, a disparu devant les envahissements de l’esprit d’analyse et de l’esprit scientifique. Et les femmes, atteintes par contagion, plus frappées même que les hommes, s’agitent, souffrent d’un malaise singulier, d’une inquiétude harcelante, qui n’est, au fond, que l’impuissance d’aimer.
Plus elles appartiennent au monde, plus elles ont l’esprit cultivé et les yeux ouverts sur la vie, plus se manifeste en elles cette maladie étrange et nouvelle. Celles d’un milieu moyen, d’une âme naïve et d’un cœur simple demeurent encore, pour quelques années, capables de cette flamme et de cet affolement qu’on nomme l’amour. Les autres sentent leur mal, luttent, s’efforcent de le vaincre, et n’y parvenant pas se résignent ou s’égarent en des caprices bizarres.
Plus rien qui ressemble à cet entraînement irrésistible que chantaient les poètes et que disaient les romanciers, voici trente ou quarante ans. Plus de drames, plus d’enlèvements, plus de ces enivrements qui prenaient deux êtres, les jetaient l’un à l’autre, en les emplissant d’un indicible bonheur.
Nous voyons des femmes coquettes, ennuyées, irritées de ne rien sentir, qui s’abandonnent par ennui, par désœuvrement, par mollesse ; d’autres qui restent sages uniquement par désillusion ; d’autres qui tentent de se tromper, qui s’exaltent sur les souvenirs d’autrefois et balbutient sans les croire les paroles ardentes que disaient leurs mères.
Nous voyons des liaisons réglées comme des actes notariés, où tout est prévu, les jours, les heures, les accidents et jusqu’à la rupture dont on devine l’échéance. On prend un amour comme une loge à l’Opéra, parce qu’il occupe deux soirs par semaine, qu’il facilite les sorties, qu’il offre des distractions d’hiver et d’été, et aussi, bien souvent, parce qu’il rend plus doux les rapports avec les couturiers.
Et si l’on entend dire, par hasard, dans le monde, en parlant d’une femme, qu’elle est follement amoureuse de M. X... ou de M. T... on peut être sûr, sans la connaître qu’elle a passé la quarantaine !
La vie d’un paysagiste
(Gil Blas, 28 septembre 1886)
Étretat, septembre 1886.
Mon cher ami,
merci de ta lettre qui me donne des nouvelles de Paris. Elle m’a fait grand plaisir et elle m’a surpris, comme si elle venait d’un autre monde quitté depuis longtemps. Comment, tous ces hommes dont tu me parles ne sont pas morts ; et ils s’occupent encore des mêmes balivernes ! Le boulevard s’agite à propos des mêmes niaiseries, les salons se troublent de ce que M. X... semble avoir couché avec Mme Z... La stupide politique, roulée par les mêmes imbéciles, va d’ornière en ornière, et tous les jours des messieurs graves écrivent des colonnes innombrables sur les mêmes sujets que les naïfs discutent avec conviction, sans s’apercevoir qu’ils ont déjà lu dix mille fois les mêmes choses !
Ce que tu me dis de l’exposition de la Société des artistes indépendants aux Tuileries m’a intéressé. Il faut ouvrir les yeux sur tous ceux qui tentent du nouveau, sur tous ceux qui cherchent à découvrir l’Inaperçu de la Nature, sur tous ceux qui travaillent sincèrement, en dehors des vieilles routines. Mais pourquoi cette exposition en plein été ? L’État sans doute ne prête le local qu’en nette saison. L’État est toujours le même sot puissant et autoritaire. Nous le verrons quelque jour, en vertu de ce principe qui le pousse à ouvrir les expositions d’art pendant la canicule, forcer les propriétaires de bains froids à ne donner des leçons de plongeon et de natation en Seine que pendant les mois de décembre, janvier et février. Donc, tu me dis qu’il y a des choses curieuses à voir dans cette galerie, et des choses inattendues ; tant mieux, j’irai à mon retour.
En ce moment, je vis, moi, dans la peinture à la façon des poissons dans l’eau. Comme cela étonnerait la plupart des hommes, que de savoir ce qu’est pour nous la couleur, et de pénétrer la joie profonde qu’elle donne à ceux qui ont des yeux pour voir !
Vrai, je ne vis que par les yeux ; je vais, du matin au soir, par les plaines et par les bois, par les rochers et par les ajoncs, cherchant les tons vrais, les nuances inobservées, tout ce que l’école, tout ce que l’appris, tout ce que l’éducation aveuglante et classique empêche de connaître et de pénétrer.