Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Sait-on assez l’histoire de cet autre Dieppois qui s’appelait Ango ? Des Portugais ayant capturé un de ses navires, ce simple armateur équipa une flotte à ses frais, bloqua Lisbonne, poursuivit jusqu’aux Indes les escadres portugaises, et ne cessa les hostilités qu’après avoir vu un ambassadeur venir en France lui demander la paix. Est-il beau, ce commencement du XVIe siècle ?
Et Saint-Malo sur son rocher, Saint-Malo, cette reine de la Manche, avec ses tours « Solidor » et « Qui-qu’engrogne », et son peuple de Malouins, les premiers marins du monde ? Elle vit naître Duguay-Trouin et le légendaire Surcouf, et Labourdonnais, et Jacques Cartier, et aussi Maupertuis, La Mettrie, Broussais, Lamennais et Chateaubriand. Voilà-t-il pas la plus belle et la plus féconde des humbles filles de la mer, qui, sous la caresse des flots, enfante de pareils hommes pour la patrie ?
Et La Rochelle la calviniste, dont les fils, moins célèbres peut-être que ceux de ses sueurs bretonnes et normandes, ne furent pas moins braves ? La connais-tu, la ville aux rues tortueuses, bordées d’arcades basses, au port fermé par deux tours antiques et jolies, et qui garde, souvenir de luttes admirables, là-bas, dans l’eau, à peine visible, sa digue immense, collier de pierre avec lequel l’étrangla Richelieu ?
Je songeais au charmant livre qu’on pourrait écrire sur ces villes !... Et les murailles d’Antibes s’enfonçaient peu à peu dans l’eau bleue, tandis que, de l’autre côté du golfe, au-dessus de Nice, pareille de si loin à un peu d’écume blanche sur le rivage, se dressait la grande chaîne des Alpes, vertes d’abord, puis portant sur leurs cimes dentelées un immense manteau de neige.
Sur cette côte du Midi, je n’en connais que deux, de ces petites pêcheuses, autrefois guerrières, si nombreuses dans le Nord. C’est d’abord celle que je quitte, Antibes, enfermée, bloquée, étreinte en sa double enceinte de murs énormes, construits par Vauban. Elle est dans l’eau tout à fait, sur une pointe qui forme presque une île, et on voit, par les jours clairs, sur le petit port, chauffant au soleil leurs vieux membres, le peuple lent des anciens matelots assis côte à côte et parlant, par moments, des navigations passées. Leurs visages sont fendus par les rides comme les bois anciens sous le soleil et les pluies, tannés et bruns comme les poissons séchés au four, et grimaçants, déformés par l’âge.
Devant eux passe, boitant sur une canne, l’ancien capitaine au long cours qui commanda les Trois-Sœurs, ou les Trois-Frères, ou la Marie-Louise, ou la Jeune-Clémentine.
Tous le saluent, à la façon des soldats qui répondent à l’appel, d’une litanie de « Bonjour, capitaine », modulée sur des tons différents. Et il les remercie d’un geste de la main.
Jamais la curiosité ne m’était venue de connaître le passé de la ville. Je descendis dans le salon de mon bateau pour y chercher le guide Sarty, auquel collabora le père de M. Victorien Sardou, un aimable et éminent chercheur qui sait à fond l’histoire de cette côte.
J’y appris que, fondée par les Phocéens de Marseille, Antibes fut baptisée par eux Antipolis, puis devint, sous les Romains, une ville municipale jouissant du droit de cité romaine.
Puis, elle fut achetée, vendue et revendue par les papes, par les Grimaldi de Monaco, par Henri IV, prise et reprise par le connétable de Bourbon, par André Doria, par Charles-Emmanuel, duc de Savoie, par le duc d’Épernon.
Mais depuis que Vauban l’a fortifiée, elle résista aux Impériaux et aux Piémontais, en 1707 et en 1746, bien que bombardée pendant vingt-neuf jours.
En 1815 enfin, sans garnison, elle se défendit seule et échappa aux Autrichiens qui avaient détrôné Murat.
Cependant, j’avais atteint la pleine mer, doublé le cap de la Garoupe, et j’apercevais maintenant le golfe Juan, où l’escadre cuirassée était à l’ancre, puis les îles de Lérins, toutes plates sur la mer, masquant Cannes et le golfe de la Napoule, puis, au-dessus d’elles, les sommets bizarres de l’Esterel.
Je passai prés de la balise des Moines, devant le vieux château debout, les pieds dans la vague, à l’extrémité de l’île Saint-Honorat, et qui fut si souvent pris et pillé par les pirates, les seigneurs des environs, les Sarrasins, et repris toujours par ses maîtres légitimes, les moines. Puis, ayant traversé tout le golfe de Cannes, longé les côtes rouges et abruptes de l’Estérel, que terminent le cap Roux et le Dramond, aperçu au loin Saint-Raphaël, j’arrivai à la nuit tombante à l’entrée de l’admirable golfe de Grimaud, devant le port de Saint-Tropez.
Loin du monde, séparée de la France par ces montagnes sauvages, sans villages et sans routes, qu’on nomme les montagnes des Maures, n’ayant de rapport avec les terres habitées que par une diligence antique et un petit bateau à vapeur qui reste au port les jours de mauvais temps, Saint-Tropez est, certes, la plus curieuse des petites villes marines du Midi. Une route, depuis deux ans, la liait à Saint-Raphaël. La mer a détruit cette route. Et nous sommes ici dans un pays bizarre, plein des souvenirs des Maures qui l’occupèrent longtemps et bâtirent presque tous les villages sur les sommets côtoyant la mer ; car, dans le centre des montagnes, on ne trouve rien, ni hameaux, ni fermes, rien que des huttes isolées et une ruine d’une morne beauté, la Chartreuse de la Verne.
Saint-Tropez, la première pêcheuse de ces côtes, assise au bord du golfe dont l’antique tour de Grimaud ferme le fond, montre avec orgueil sur son quai la statue du bailli de Suffren. Elle se battit contre les Sarrasins, le duc d’Anjou, les corsaires barbaresques, le connétable de Bourbon, Charles Quint, le duc de Savoie et le duc d’Épernon.
En 1637, les habitants, sans aucune aide, repoussèrent une flotte espagnole, et chaque année se renouvelle, avec une ardeur surprenante, le simulacre de cette défense qui emplit la ville de bousculades et de clameurs, et rappelle étrangement les grands divertissements populaires du Moyen Age.
En 1813, la ville repoussa également une escadrille anglaise envoyée contre elle.
Aujourd’hui elle pêche ! Elle pêche des thons, des sardines, des loups, des langoustes, tous les poissons si jolis de cette mer bleue, et nourrit, à elle seule, une partie de la côte.
Tu la connais bien, d’ailleurs, cette petite cité provençale, car nous y sommes restés ensemble quelques jours, autrefois.
Viens avec moi suivre ce rivage, de port en port, de baie en baie, et peut-être te décideras-tu à l’écrire, ce livre que tu ferais si bien sur les Petites Filles de la Mer.
Loi morale
(Gil Blas, 29 juin 1887)
Depuis quinze jours, un grand mouvement d’indignation s’est produit dans la presse et dans le public, au sujet du départ d’une dame touchant à la trentaine, ayant passé déjà par les formalités, sinon par les émotions du mariage, montée dans un fiacre aux Champs-Élysées, après avoir fermé elle-même son ombrelle, dit-on, et disparue en compagnie d’un monsieur qui lui tenait ouverte la portière.
Dans toutes les villes que cette dame a traversées, elle a eu soin de prévenir les magistrats qu’elle voyageait librement, dans le seul but de contracter mariage avec son compagnon, et elle ajoutait avec émotion le vieux mot classique : « Je l’aime. » Pourquoi s’étonner outre mesure de cette légère modification apportée aux coutumes existantes ? On commence ordinairement par la mairie, et on finit par le voyage ; ceux-ci commencent par le voyage, pour finir par la mairie. N’est-ce pas leur droit ?