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La Vallée De La Peur

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La Vallée De La Peur
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– Votre heure sonnera, frère! dit le président. Nous avons remarqué que vous êtes un homme de bonne volonté, et nous croyons que vous ferez de l'excellent travail dans la région. Ce soir, vous participerez à une petite affaire si le cœur vous en dit.

– J'attendrai quelque chose qui vaille la peine.

– Vous pourrez nous aider ce soir, en tout état de cause; et vous comprendrez mieux ce que nous défendons dans cette communauté. Je m'expliquerai plus tard. Pour le moment, j'ai quelques points à préciser devant l'assemblée. En premier lieu, je demanderai au trésorier de nous communiquer la balance des comptes. Il faut payer une pension à la veuve de Jim Carnaway. Il a été abattu en travaillant pour la loge et il nous appartient de faire en sorte qu’elle n'y perde rien.

– Jim a été tué le mois dernier au cours d'une tentative pour descendre Chester Wilcox, de Marley Creek, expliqua à McMurdo l’un de ses voisins.

– La caisse est actuellement florissante, indiqua le trésorier avec son livre de banque devant lui. Les firmes ont été généreuses ces derniers temps. Max Linder amp; Co ont payé cinq cents dollars pour que nous les laissions tranquilles. Les frères Walker nous ont fait parvenir cent dollars, mais j’ai pris sur moi de les leur renvoyer et d’en réclamer cinq cents. Si je n'ai pas de leurs nouvelles mercredi prochain, leur treuil risque d'avoir un accident; l'an dernier, nous avons été obligés de brûler leur concasseur pour qu'ils deviennent raisonnables. Par ailleurs la West Section Coaling Company a payé sa contribution annuelle. Nous disposons de fonds suffisants pour faire face à n'importe quelle obligation.

– Et l'affaire Archie Swindon? interrogea un frère.

– Il a tout vendu et quitté le district. Le vieux démon a laissé une lettre pour nous, dans laquelle il déclare qu'il préférerait balayer les rues de New York plutôt que d'être un gros propriétaire de mines contrôlé par une bande de maîtres chanteurs. Sapristi, il a bien fait de lever l'ancre avant que sa lettre nous parvienne! Je gage qu'il n'osera plus jamais reparaître dans la vallée.

Un homme d'un certain âge, dont le visage glabre respirait la bonté, se leva au bout de la table qui faisait face à celui du président.

– Monsieur le trésorier, demanda-t-il, puis-je vous prier de nous faire savoir qui a acheté le terrain de cet homme que nous avons fait fuir du district.

– Oui, frère Morris. Il a été acheté par la Compagnie des chemins de fer de Merton.

– Et qui a acheté les mines de Todman et de Lee qui ont été mises en vente l'an dernier pour la même raison?

– La même compagnie, frère Morris.

– Et qui a racheté les forges de Manson et de Shuman, de Van Deher et d'Atwood, qui ont été abandonnées récemment?

– Elles ont toutes été rachetées par la West Gilmerton General Mining Company.

– Je ne vois pas, frère Morris, intervint le président, pourquoi le nom des acheteurs serait susceptible de nous intéresser puisqu'ils ne peuvent pas transporter les forges hors du district.

– Avec tout le respect que je vous dois, vénérable maître, je pense au contraire que nous sommes fortement intéressés par cette question. Voilà dix bonnes années que le même procédé se renouvelle: nous chassons progressivement tous les petits entrepreneurs. Quel en est le résultat? Nous trouvons à leur place de grandes sociétés comme les chemins de fer ou la General Company, qui ont leurs directeurs à New York ou à Philadelphie et qui ne se soucient nullement de nos menaces. Nous pouvons liquider les petits patrons locaux, mais des gros surviennent à leur place. Et nous nous exposons à de graves dangers. Les petits patrons ne pouvaient pas nous faire de maclass="underline" ils ne possédaient pour nous nuire ni argent ni influence. Tant que nous ne les pressurions pas trop, ils demeuraient sous notre pouvoir. Mais si ces grosses sociétés s'aperçoivent que nous nous interposons entre elles et leurs gains, elles n'épargneront ni efforts ni dépenses pour nous pourchasser et nous traduire devant la justice…

Ces mots de mauvais augure suscitèrent un grand silence. Les visages s'assombrirent. Des regards sinistres s'échangèrent. Ils avaient été tellement puissants, si peu défiés, qu'ils en étaient arrivés à oublier qu'un revirement de la fortune était toujours possible. L'idée froidement exprimée par le frère Morris fit passer un frisson sur les épidermes les plus coriaces.

– … Mon avis est donc, poursuivit l'orateur, que nous pesions moins lourdement sur les petits patrons. Le jour où ils auront tous été contraints de partir, le pouvoir de notre société sera brisé.

Toute vérité n'est pas bonne à dire. Quand le frère Morris se rassit, des cris de colère saluèrent sa conclusion. McGinty se leva. Il avait le front mauvais.

– Frère Morris, commença-t-il, vous avez toujours été un prophète de malheur. Tant que les membres de la loge se serreront les coudes, aucun pouvoir aux États-Unis ne parviendra à entamer le nôtre. Voyons, n'avons-nous pas été maintes fois traduits devant les tribunaux? Je pense que les grosses sociétés trouveront plus simple de payer que de nous combattre, et qu'elles feront comme les petites sociétés. Et maintenant, frères – (McGinty retira sa toque de velours noir et son écharpe), cette loge a terminé ses travaux pour ce soir. Il ne reste plus à régler qu'une petite affaire dont nous reparlerons avant de nous séparer. Le temps est venu de nous rafraîchir et de faire un peu de musique, fraternellement.

La nature humaine est vraiment bizarre. Ces familiers du meurtre avaient fait disparaître bien des pères de famille à l'égard desquels ils ne professaient aucune haine particulière, sans accorder la moindre compassion à la veuve ni aux orphelins; et cependant une musique tendre et pathétique était capable de leur arracher des larmes. McMurdo avait une belle voix de ténor. Eût-il échoué jusque là, à conquérir la sympathie de la loge, elle lui aurait été acquise immédiatement après qu'il eut chanté: «Je suis assis sur l’échalier, Mary» et «Sur les rives du grand fleuve». Dès la première soirée, la nouvelle recrue était devenue l'un des frères les plus populaires, que chacun devinait promis à de hautes fonctions. Mais d'autres qualités étaient requises chez les Hommes libres; il s’en rendit compte avant la fin de la soirée. La bouteille de whisky avait passé plusieurs fois de mains en mains; les garçons étaient rouges, mûrs pour n'importe quoi; le chef de corps reprit la parole.

– Mes enfants, dit-il, il y a dans cette ville un homme qui a besoin d'une leçon, et il vous appartient de la lui administrer. Il s’agit de James Stanger, du Herald. Vous avez vu qu'il a recommencé à ouvrir contre nous sa grande gueule?…

Un murmure d'assentiment lui répondit, entrecoupé çà et là de quelques jurons en sourdine. McGinty tira de son gilet un bout de journal.

– … «La loi et l'ordre…» Voilà le titre. «La terreur règne dans le district du charbon et du fer. Douze années se sont écoulées depuis les premiers assassinats qui ont prouvé l'existence d'une organisation criminelle dans notre région. Depuis ce jour, les crimes n'ont pas cessé. Maintenant, ils ont atteint une ampleur qui fait de nous l'opprobre du monde civilisé. Est-ce pour en arriver là que notre grand pays accueille en son sein les étrangers qui fuient le despotisme tout-puissant en Europe? Ces réfugiés, ces bannis deviendront-ils des tyrans? Imposeront-ils leur loi aux hommes qui leur ont accordé le refuge dont ils avaient tant besoin? Un état de terreur et d'anarchie s'établira-t-il à l'ombre des plis sacrés du drapeau de la liberté? Les responsables sont connus. L'organisation travaille à découvert, publiquement. Combien de temps devrons-nous le supporter? Vivrons-nous donc…» J'ai lu assez de cette prose! s'écria le président en jetant le journal sous la table. Voilà ce qu'il dit de nous. La question que je vous pose est celle-ci: que lui dirons-nous, à lui?

– À mort! crièrent une douzaine de voix féroces.

– Je proteste! dit le frère Morris (celui dont le visage respirait la bonté). Je vous dis, frères, que notre main s'abat trop lourdement dans cette vallée, et que le jour est proche où tous les citoyens s'uniront pour nous écraser. James Stanger est un vieillard. Il est respecté dans la ville et dans le district. Son journal soutient les valeurs solides de la vallée. Si vous descendez cet homme, tout l'État s'agitera jusqu'à ce que nous soyons anéantis.

– Et comment nous anéantiraient-ils, monsieur le dégonflé? s'écria McGinty. Par la police? Allons donc! La moitié de la police est à notre solde et l'autre moitié a peur de nous. Par les tribunaux et le juge? Ils ont déjà essayé, et qu'en est-il advenu?

– Il y a un juge Lynch qui pourrait rendre son verdict! répliqua le frère Morris.

Une exclamation de colère générale accueillit cette éventualité.

– Je n'aurais qu'à lever mon doigt, dit McGinty, et je pourrais faire venir dans cette ville deux cents hommes qui la nettoieraient d'un bout à l'autre!…

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