Saga
- Автор: Бенаквиста Тонино
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Saga». Краткое содержание книги:
Luc et Rizzo.
P.-S.: On aimerait bien voir Mildred à poil, juste pour les cicatrices.
Le lendemain, nous en recevions une autre.
Madame et Messieurs les scénaristes de Saga,
Juste quelques lignes, pour vous dire ceci: j'ai 41 ans et passe toutes mes nuits dans la maison de mon enfance, près de Carcassonne, parce que ma mère va y mourir dans les semaines à venir. Ma sœur la veille le jour, et je prends le relais jusqu'au matin. Elle aime me sentir proche. Quand elle s'assoupit, je règle au minimum le son de la télévision pour regarder Saga. Je ne sais pas trop comment le dire, mais cette heure-là est la seule qui m'entraîne ailleurs, comme une petite pause où j'ai enfin le temps de respirer, et de me retrouver, moi. J'ai même ri, parfois, en silence. Quand l'épisode se termine, je suis apaisé, comme si je regardais avec plus de distance cette farce absurde que nous vivons chaque jour. Merci.
Nous n'avons pas su quoi en penser. Ça nous a fait du bien. C'est tout. Du bien.
Gonflés à bloc, nous avons attaqué le n° 46. Séguret est passé en fin d’après-midi pour nous porter lui-même nos chèques et prendre livraison de deux épisodes. Je n'ai rien à dire contre cet homme qui souffre un martyre quotidien. Il considère que les auteurs sont des plaies, les acteurs sont des plaies, les annonceurs, n'en parlons pas, quant au public, il s'est ligué contre lui pour l'empêcher de voir grand. Il arbore une bedaine naissante à laquelle il semble prêter attention, à en croire la bouteille d'eau minérale qui ne le quitte jamais. Notre meilleur atout reste sa formidable inculture. La garantie formelle de faire passer n'importe quoi sans qu'il s'en doute. Ce soir, il m'a demandé de lui expliquer une réplique de Jonas après le vol d'un tableau offert par Mordécaï aux Fresnel («Si c'est un vrai Braque, il va réapparaître sur le marché»). Mon couplet sur le cubisme n'a servi à rien. Sûr de lui, il a dit:
– Les voleurs sont sans doute des braques mais le plus souvent des tueurs, ils n'ont pas de temps à perdre à chaparder sur les étalages.
Béni soit cet homme qui vendrait père et mère en direct pour empêcher qu'on zappe.
En partant, j'ai saisi le manteau de Mathilde pour l'aider à le passer. Étonnée du geste, elle m'a remercié d'un sourire. J'ai juste eu le temps de prendre à la sauvette une bouffée de féminité et l'ai gardée en apnée jusqu'au-dehors.
Depuis que Charlotte a disparu, je n'ai même plus besoin de me changer les idées. Après 22 heures je hais les idées, à quoi bon en trouver de nouvelles? Le soir, j'essaie de m'immerger dans un bain très chaud en me passant la tête sous l'eau froide. Je lis Mickey. Je feuillette un énorme livre de photos. Je joue au solitaire. J'hésite à appeler une ex qui aurait envie de savoir ce que je deviens. Mais tout ça ne sert à rien. Il m'est impossible de débrancher la machine à faire des histoires. J'ai beau me passer la tête sous l'eau froide, dans ce bain, je ne peux pas m'empêcher de penser à Marie, Walter, et tous les autres. Dès les premières cases de Mickey, j'appréhende la suite et commence à bâtir des histoires indignes d'une petite souris universelle. Dans l'énorme livre de photos, il y a des portraits de groupes égarés là par hasard, au gré des mille circonstances que j'invente pour les réunir. Je peux même tisser la biographie de chaque individu un à un. Les mouvements du solitaire sont des petits films d'aventures avec des axes et des retournements imprévisibles. Avant de décrocher le téléphone pour revoir cette je me refais le dialogue à haute voix en variant les adjectifs selon leur degré de sincérité.
En désespoir de cause, je sors dans les frimas et mes pas me conduisent dans le petit immeuble de cette banale avenue de l'arrondissement le plus désert de Paris. Il n'y a que là où, paradoxalement, j'arrive à penser à autre chose. Sur le chemin, je prends une bouteille de vodka au poivre pour faire plaisir à Jérôme.
Nous buvons quelques gorgées rouges et brûlantes. Affalé sur son radeau, devant un documentaire sur la pêche au gros, Tristan dérive lentement vers des mers inconnues.
Je regarde les ténèbres, au-dehors. La douce musique des cités endormies s'élève. Pour mieux l'entendre, je m'accoude contre le rebord de la fenêtre.
Une forêt d'antennes et de cheminées, des milliers de toitures qui se découpent au clair de lune, des palais et des taudis qui se côtoient sans le savoir.
Je les devine, partout, eux, tous, cachés derrière les murs, enfouis sous leurs couvertures. Ceux qui dorment ont peut-être droit à la paix. Les autres sont les personnages d'un feuilleton qui revient chaque soir depuis la nuit des temps.
Les amants adultères vont jouer les gangsters en cavale. Les noceurs vont partir en croisade pour un dernier verre. Les médecins de garde vont effleurer des secrets de famille. Les égarés vont se chercher, et les élus se perdre.
La nuit va charrier son ordinaire de crimes inexpliqués et d'intrigues à tiroirs. Les acteurs ne manqueront pas de talent, ils sauront mentir et jouer la comédie. Ils iront jusqu'au bout de leur rôle, et les plus en verve sauront déchirer le silence de leurs répliques inouïes. Pas question de rater un épisode, le monde des ténèbres est une histoire à suivre.
Et si jamais ils manquent d'imagination pour de nouvelles aventures, il leur suffit de regarder du côté de la boîte à images. Nous sommes là pour leur en donner.
Je vois, au loin, une petite lumière s'allumer dans une chambre de bonne, au dernier étage d'un immeuble. Il est 3 h 55. C'est l'heure de la Saga.
– Tu sais, Marco, je me disais l'autre jour que notre boulot dans l'ordre d'importance, arrivait juste après celui des agriculteurs.
– Tu crois?
– De quoi l'humanité a-t-elle besoin, après la bouffe? S'écouter raconter des histoires.
– Tu nous placerais même devant les tailleurs et les agences matrimoniales?
– Oui.
Tristan débranche ses écouteurs d'un coup sec, le jingle de la chaîne nous fait dresser la tête. La fugue de Bach nous rappelle vers l'écran.
Bienvenue à tous.
– L'un de vous a-t-il vu l'épisode de cette nuit?
Rares sont les matins où Louis ne nous pose pas la question. Sans doute sa façon de dire bonjour. Cette nuit, j'ai dormi dix heures d'affilée, Tristan s'est assoupi devant un Star Treck et Jérôme est allé lancer son boomerang dans un stade. Mathilde ne regarde jamais les épisodes à la diffusion et programme son magnétoscope pour se les passer au petit déjeuner. Elle pense s'être trompée dans la manipulation: ce matin, elle a beurré sa tartine devant un documentaire sur le gaz de Lacq.
– Qu'avait-il de spécial, cet épisode, Louis?
– Il n'a pas été diffusé.
Le temps d'accuser le coup, nous laissons planer au-dessus de nos têtes ce… Il n'a pas été diffusé.
Dans mon souvenir, il n'y avait rien de bien méchant dans ce n°49. Les membres de la secte ont eu droit à des choses bien pires.
Il n'a pas été diffusé.
Je ne me souviens que de quelques détails. L'étole en peau de doberman cachée dans le carton à chapeau. La fièvre de cheval de Mildred la fait délirer en latin. Quoi d'autre?