Le journal d’une femme de chambre
- Автор: Mirbeau Octave
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:
Ce à quoi je ne puis m’habituer, c’est de ne point recevoir de lettres de Paris. Tous les matins, lorsque vient le facteur, j’ai au cœur, comme un petit déchirement, à me savoir si abandonnée de tout le monde; et c’est par là que je mesure le mieux l’étendue de ma solitude… En vain, j’ai écrit à mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout, des lettres pressantes et désolées; en vain, je les ai suppliés de s’occuper de moi, de m’arracher de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place quelconque, si humble soit-elle… Aucun, aucune ne me répond… Je n’aurais jamais cru à tant d’indifférence, à tant d’ingratitude…
Et cela me force à me raccrocher plus fortement à ce qui me reste: le souvenir et le passé. Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la souffrance… passé qui me redonne l’espoir que tout n’est pas fini de moi, et qu’il n’est point vrai qu’une chute accidentelle soit la dégringolade irrémédiable… C’est pourquoi, seule dans ma chambre, tandis que, de l’autre côté de la cloison, les ronflements de Marianne me représentent les écœurements du présent, je tâche à couvrir ce bruit ridicule du bruit de mes bonheurs anciens, et je ressasse passionnément ce passé, afin de reconstituer avec ses morceaux épars l’illusion d’un avenir, encore.
Justement, aujourd’hui, 6 octobre, voici une date pleine de souvenirs… Depuis cinq années que s’est accompli le drame que je veux conter, tous les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il y a un mort dans ce drame, un pauvre petit mort, doux et joli, et que j’ai tué pour lui avoir donné trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir donné trop de vie… Et, depuis cinq années qu’il est mort – mort de moi – ce sera la première fois que, le 6 octobre, je n’irai point porter sur sa tombe les fleurs coutumières… Mais ces fleurs, que je n’irai point porter sur sa tombe, j’en ferai un bouquet plus durable et qui ornera, et qui parfumera sa mémoire chérie mieux que les fleurs de cimetière, le coin de terre où il dort… Car les fleurs dont sera composé le bouquet que je lui ferai, j’irai les cueillir, une à une, dans le jardin de mon cœur… dans le jardin de mon cœur où ne poussent pas que les fleurs mortelles de la débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs de l’amour…
C’était un samedi, je me souviens… Au bureau de placement de la rue du Colisée où, depuis huit jours, je venais régulièrement, chaque matinée, chercher une place, on me présenta à une vieille dame en deuil. Jamais, jusqu’ici, je n’avais rencontré visage plus avenant, regards plus doux, manières plus simples, jamais je n’avais entendu plus entraînantes paroles… Elle m’accueillit avec une grande politesse qui me fit chaud au cœur.
– Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand (c’était la placeuse) m’a fait de vous le meilleur éloge… Je crois que vous le méritez, car vous avez une figure intelligente, franche et gaie, qui me plaît beaucoup. J’ai besoin d’une personne de confiance et de dévouement… De dévouement!… Ah! je sais que je demande là une chose bien difficile… car, enfin, vous ne me connaissez pas et vous n’avez aucune raison de m’être dévouée… Je vais vous expliquer dans quelles conditions je me trouve… Mais ne restez pas debout, mon enfant… venez vous asseoir près de moi…
Il suffit qu’on me parle doucement, il suffit qu’on ne me considère point comme un être en dehors des autres et en marge de la vie, comme quelque chose d’intermédiaire entre un chien et un perroquet, pour que je sois, tout de suite, émue,… et, tout de suite, je sens revivre en moi une âme d’enfant… Toutes mes rancunes, toutes mes haines, toutes mes révoltes, je les oublie comme par miracle, et je n’éprouve plus, envers les personnes qui me parlent humainement, que des sentiments d’abnégation et d’amour… Je sais aussi, par expérience, qu’il n’y a que les gens malheureux, pour mettre la souffrance des humbles de plain-pied avec la leur… Il y a toujours de l’insolence et de la distance dans la bonté des heureux!…
Quand je fus assise auprès de cette vénérable dame en deuil, je l’aimais déjà… je l’aimais véritablement.
Elle soupira:
– Ce n’est pas une place bien gaie que je vous offre, mon enfant…
Avec une sincérité d’enthousiasme qui ne lui échappa point, je protestai vivement:
– Il n’importe, Madame… Tout ce que Madame me demandera, je le ferai…
Et c’était vrai… J’étais prête à tout…
Elle me remercia d’un bon regard tendre, et elle reprit:
– Eh bien, voici… J’ai été très éprouvée dans la vie… De tous les miens que j’ai perdus… il ne me reste plus qu’un petit-fils… menacé, lui aussi, de mourir du mal terrible dont les autres sont morts…
Craignant de prononcer le nom de ce terrible mal, elle me l’indiqua, en posant sur sa poitrine sa vieille main gantée de noir… et, avec une expression plus douloureuse:
– Pauvre petit!… C’est un enfant charmant, un être adorable… en qui j’ai mis mes dernières espérances. Car, après lui, je serai toute seule… Et qu’est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?…
Ses prunelles se couvrirent d’un voile de larmes… À petits coups de son mouchoir, elle les essuya et continua:
– Les médecins assurent qu’on peut le sauver… qu’il n’est pas profondément atteint… Ils ont prescrit un régime dont ils attendent beaucoup de bien… Tous les après-midi, Georges devra prendre un bain de mer, ou plutôt, il devra se tremper une seconde dans la mer… Ensuite, il faudra qu’on le frotte énergiquement, sur tout le corps, avec un gant de crin, pour activer la circulation… ensuite, il faudra l’obliger à boire un verre de vieux Porto… ensuite qu’il reste étendu, au moins une heure, dans un lit bien chaud… Ce que je voudrais de vous, mon enfant, c’est cela, d’abord… Mais comprenez-moi bien, c’est surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de la gaîté, de la vie… Chez moi, c’est ce qui lui manque le plus… J’ai deux serviteurs très dévoués… mais ils sont vieux, tristes et maniaques… Georges ne peut les souffrir… Moi-même, avec ma vieille tête blanchie et mes constants habits de deuil, je sens que je l’afflige… Et ce qu’il y a de pire, je sens bien aussi que, souvent, je ne puis lui cacher mes appréhensions… Ah! je sais que ce n’est peut-être pas le rôle d’une jeune fille, telle que vous, auprès d’un aussi jeune enfant, comme est Georges… car il n’a que dix-neuf ans, mon Dieu!… Le monde trouvera, sans doute, à y redire… Je ne m’occupe pas du monde… je ne m’occupe que de mon petit malade… et j’ai confiance en vous… Vous êtes une honnête femme, je suppose…
– Oh!… oui… Madame… m’écriai-je, certaine à l’avance d’être l’espèce de sainte que venait chercher la grand’mère désolée, pour le salut de son enfant.
– Et lui… le pauvre petit, grand Dieu!… Dans son état!… Dans son état, voyez-vous, plus que des bains de mer, peut-être, il a besoin de ne rester jamais seul, d’avoir, sans cesse, auprès de lui, un joli visage, un rire frais et jeune… quelque chose qui éloigne de son esprit l’idée de la mort, quelqu’un qui lui donne confiance en la vie… Voulez-vous?…
– J’accepte, Madame, répondis-je, émue jusqu’aux entrailles… Et que Madame soit sûre que je soignerai bien M. Georges…
Il fut convenu que j’entrerais, le soir même, dans la place, et que nous partirions, le surlendemain, pour Houlgate où la dame en deuil avait loué une belle villa sur la plage.