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Le journal d’une femme de chambre

Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:

C?lestine entre dans sa nouvelle place de femme de chambre, en province, au service de M. et Mme Lanlaire et aux c?t?s de la cuisini?re Marianne et du palefrenier Joseph. Elle se souvient de ses anciens ma?tres, comme ce vieillard fascin? par les bottines, ou cette vieille femme qui va s'encanailler, ou encore cette ?pouse qui attend chaque nuit d'?tre honor?e par son mari. C?lestine est mise au courant de tous les ragots de la ville par les autres servantes: Madame est une femme acari?tre et Monsieur, coureur de jupons, se laisse dominer par elle. Leurs voisins – un vieux capitaine et sa servante, Rose, qui lui sert de ma?tresse – les d?testent. ? la nouvelle de la mort de sa m?re, C?lestine se rem?more son enfance et sa premi?re exp?rience amoureuse. Monsieur entreprend C?lestine, qui le repousse…
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– Non, Monsieur…

Quand je pris l’angle de l’allée qui conduit à la maison, j’aperçus Monsieur… Il n’avait pas changé de place… Tête basse, jambes molles, il regardait toujours le fumier, en se grattant la nuque.

Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame eurent une forte pique.

Madame disait:

– Je te dis que tu fais attention à cette fille…

Monsieur répondait:

– Moi?… Ah! par exemple!… En voilà une idée!… Voyons, mignonne… Une roulure pareille… une sale fille qui a peut-être de mauvaises maladies… Ah! celle-là est trop forte!…

Madame reprenait:

– Avec ça que je ne connais pas ta conduite… et tes goûts.

– Permets… ah! permets!…

– Et tous les sales torchons… et tous les derrières crottés que tu trousses dans la campagne!…

J’entendais le parquet crier sous les pas de Monsieur qui marchait, dans le salon, avec une animation fébrile.

– Moi?… Ah! par exemple!… En voilà des idées!… Où vas-tu chercher tout cela, mignonne?…

Madame s’obstinait:

– Et la petite Jézureau?… Quinze ans, misérable!… Et pour laquelle il a fallu que je paie cinq cents francs!… Sans quoi, aujourd’hui, tu serais peut-être en prison, comme ton voleur de père…

Monsieur ne marchait plus… Il s’était effondré dans un fauteuil… Il se taisait…

La discussion finit sur ces mots de Madame:

– Et puis, ça m’est égal!… Je ne suis pas jalouse… Tu peux bien coucher avec cette Célestine… Ce que je ne veux pas, c’est que cela me coûte de l’argent…

Ah! non!… Je les retiens, tous les deux…

Je ne sais pas si, comme le prétend Madame, Monsieur trousse les petites filles dans la campagne… Quand cela serait, il n’aurait pas tort, si tel est son plaisir… C’est un fort homme, et qui mange beaucoup… Il lui en faut… Et Madame ne lui en donne jamais… Du moins, depuis que je suis ici, Monsieur peut se fouiller… Ça, j’en suis certaine… Et c’est d’autant plus extraordinaire qu’ils n’ont qu’un lit… Mais une femme de chambre, à la coule, et qui a de l’œil, sait parfaitement ce qui se passe chez ses maîtres… Elle n’a même pas besoin d’écouter aux portes… Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le linge, et tant d’autres choses, lui en racontent assez… Il est même inconcevable, quand on veut donner des leçons de morale aux autres et qu’on exige la continence de ses domestiques, qu’on ne dissimule pas mieux les traces de ses manies amoureuses… Il y a, au contraire, des gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou par une sorte d’inconscience, ou par une sorte de corruption étrange, le besoin de les étaler… Je ne me pose pas en bégueule, et j’aime à rire, comme tout le monde… Mais vrai!… j’ai vu des ménages… et des plus respectables… qui dépassaient tout de même la mesure du dégoût…

Autrefois, dans les commencements, cela me faisait un drôle d’effet de revoir mes maîtres… après… le lendemain… J’étais toute troublée… En servant le déjeuner, je ne pouvais m’empêcher de les regarder, de regarder leurs yeux, leurs bouches, leurs mains, avec une telle insistance que Monsieur ou Madame, souvent, me disait:

– Qu’avez-vous?… Est-ce qu’on regarde ses maîtres de cette façon-là? Faites donc attention à votre service…

Oui, de les voir, cela éveillait en moi des idées, des images… comment exprimer cela?… des désirs qui me persécutaient le reste de la journée et, faute de les pouvoir satisfaire comme j’eusse voulu, me livraient avec une frénésie sauvage à l’abêtissante, à la morne obsession de mes propres caresses…

Aujourd’hui, l’habitude qui remet toute chose en sa place, m’a appris un autre geste, plus conforme, je crois, à la réalité… Devant ces visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette, les poudres n’ont pu effacer les meurtrissures de la nuit, je hausse les épaules… Et ce qu’ils me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens, avec leurs airs dignes, leurs manières vertueuses, leur mépris pour les filles qui fautent, et leurs recommandations sur la conduite et sur la morale:

– Célestine, vous regardez trop les hommes… Célestine, ça n’est pas convenable de causer, dans les coins, avec le valet de chambre… Célestine, ma maison n’est pas un mauvais lieu… Tant que vous serez à mon service et dans ma maison, je ne souffrirai pas…

Et patati… et patata!…

Ce qui n’empêche pas Monsieur, en dépit de sa morale, de vous jeter sur des divans, de vous pousser sur des lits… et de ne vous laisser, généralement, en échange d’une complaisance brusque et éphémère, autre chose qu’un enfant… Arrange-toi, après, comme tu peux et si tu peux… Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton enfant… Cela ne le regarde pas…

Leur maison!… Ah! vrai!…

Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi, régulièrement. Il ne pouvait pas y avoir d’erreur là-dessus.

Le vendredi était le jour de Madame. Il venait beaucoup de monde, des femmes et des femmes, jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu sait!… Du monde très chouette, enfin… Probable qu’elles devaient dire, entre elles, pas mal de saletés et que cela excitait Madame… Et puis, le soir, c’était l’Opéra et ce qui s’en suit… Que ce fût ceci, ou cela ou bien autre chose, le certain c’est que, tous les vendredis… allez-y donc!…

Si c’était le jour de Madame, on peut dire que c’était la nuit de Monsieur, la nuit de Coco… Et quelle nuit!… Il fallait voir, le lendemain, le cabinet de toilette, la chambre, le désordre des meubles, des linges partout, l’eau des cuvettes répandue sur les tapis… Et l’odeur violente de tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à des parfums… à des parfums qui sentaient bon, quoique ça!… Dans le cabinet de toilette de Madame, une grande glace tenait toute la hauteur du mur jusqu’au plafond… Souvent, devant la glace, il y avait des piles de coussins effondrés, foulés, écrasés, et, de chaque côté, de hauts candélabres, dont les bougies disparues avaient coulé et pendaient, en longues larmes figées, aux branches d’argent… Ah! il leur en fallait des mic-macs à ceux-là! Et je me demande ce qu’ils auraient bien pu inventer, s’ils n’avaient pas été mariés!…

Et ceci me rappelle notre fameux voyage en Belgique, l’année où nous allâmes passer quelques semaines à Ostende… À la station de Feignies, visite de la douane. C’était la nuit… et Monsieur très endormi… était resté dans son compartiment… Ce fut Madame qui se rendit, avec moi, dans la salle où l’on inspectait les bagages…

– Avez-vous quelque chose à déclarer? nous demanda un gros douanier qui, à la vue de Madame, élégante et jolie, se douta bien qu’il aurait plaisir à manipuler d’agréables choses… Car il existe des douaniers, pour qui c’est une sorte de plaisir physique et presque un acte de possession, que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons et dans les chemises des belles dames.

– Non… répondit Madame… Je n’ai rien.

– Alors… ouvrez cette malle…

Parmi les six malles que nous emportions, il avait choisi la plus grande, la plus lourde, une malle en peau de truie, recouverte de son enveloppe de toile grise.

– Puisqu’il n’y a rien! insista Madame irritée.

– Ouvrez tout de même… commanda ce malotru, que la résistance de ma maîtresse incitait visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique examen…

Madame – ah! je la vois encore – prit, dans son petit sac, le trousseau de clefs et ouvrit la malle… Le douanier, avec une joie haineuse, renifla l’odeur exquise qui s’en échappait, et, aussitôt, il se mit à fouiller, de ses pattes noires et maladroites, parmi les lingeries fines et les robes… Madame était furieuse, poussait des cris, d’autant que l’animal bousculait, froissait avec une malveillance évidente tout ce que nous avions rangé si précieusement…

La visite allait se terminer sans plus d’encombres, quand le gabelou, exhibant du fond de la malle un long écrin de velours rouge, questionna:

– Et ça?… Qu’est-ce que c’est que ça?

– Des bijoux… répondit Madame avec assurance, sans le moindre trouble.

– Ouvrez-le…

– Je vous dis que ce sont des bijoux. À quoi bon?

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