Nous étions les hommes
- Автор: Legardinier Gilles
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Editions Pocket
- ISBN: 978-2266220354
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Nous étions les hommes». Краткое содержание книги:
Dans le plus grand hôpital d’Edimbourg, le docteur Scott Kinross travaille sur la maladie d’Alzheimer. Associé à une jeune généticienne, Jenni Cooper, il a découvert une clé de cette maladie qui progresse de plus en plus vite, frappant des sujets toujours plus nombreux, toujours plus jeunes. Leurs conclusions sont aussi perturbantes qu’effrayantes. Si ce fléau l’emporte, tout ce qui fait de nous des êtres humains disparaîtra. Nous redeviendrons des animaux.
C'est le début d'une guerre silencieuse dont Kinross et Cooper ne sont pas les seuls à entrevoir les enjeux. Partout sur la Terre, face à ceux qui veulent contrôler le monde et les vies, l’ultime course contre la montre a commencé…
— Soyez prudents sur la route, ça verglace partout.
— Au pire, ça ne ferait que deux morts, plaisanta l’un d’eux.
Le fourgon démarra. Scott resta un instant à l’entrée de la ruelle. Il fut tenté de remonter pour inspecter les lieux, mais Jenni l’attendait au pub. Il marcha jusqu’au Last Drop.
Dans la lueur échappée de la vitrine, Jenni le guettait, debout sur le trottoir. Elle était pâle et tremblait des pieds à la tête. Instinctivement, il la prit dans ses bras.
— Falsing n’est pas là, dit-elle.
— Je sais. C’est lui que les flics ont ramassé. Une chute ou un malaise dans les escaliers.
Jenni frissonna et se cramponna à lui.
— J’ai la trouille, Scott, dit-elle d’une voix étranglée. Qu’est-ce qu’il voulait nous dire ?
— Aucune idée.
— C’est peut-être un hasard…
— Je ne crois pas. Le hasard avait certainement un alibi pour ce soir… Allez, on n’a plus rien à faire ici. Je ne te laisse pas toute seule cette nuit. Tu viens dormir à la maison.
Scott l’entraîna vers sa voiture. Jenni se retournait sans arrêt vers le pub, comme si elle avait vu un fantôme.
— Jenni, il faut te calmer. On a eu notre compte.
D’un mouvement de menton, elle désigna le Last Drop et murmura :
— C’est là que j’ai vu Aden vivant pour la dernière fois. Je m’étais juré de ne plus jamais repasser dans cette rue. Et maintenant, ici même, l’homme qui a voulu nous prévenir d’un danger est mort. Tu sais ce que je pense des coïncidences. Scott, s’il te plaît, dis-moi que c’est un hasard…
23
Thomas traversa le jardin du cloître sans même se rendre compte qu’il faisait si froid. Il entra dans le bâtiment des séminaires et enfila le couloir en courant. Ses pas claquaient sur le dallage poli par le temps. Même aussi tôt, il était certain de trouver son supérieur déjà au travail. De toute façon, ce qu’il avait à lui révéler ne pouvait pas attendre. Il monta les escaliers quatre à quatre et pénétra directement dans l’antichambre. Le secrétaire du père Endelbaum n’était pas encore à son poste. Essoufflé, Thomas frappa à la porte du bureau et entra sans attendre.
— Schenkel ? fit Endelbaum, surpris. Qu’est-ce que vous faites ici à cette heure matinale ? Vous en avez une tête…
— J’ai les réponses, mon père.
— Au sujet des transes de Devdan ?
— Oui. Notre mission brésilienne de Taguatinga a pu vérifier.
Le jeune homme semblait avoir des difficultés à ordonner ses pensées.
— Eh bien, ne restez pas planté comme ça, Thomas, dites-moi !
— Ils ont fait des fouilles. Ils ont découvert un cadavre enfoui exactement là où la voix de Feilgueiras nous avait annoncé qu’on trouverait son corps. L’âge présumé et l’état des restes correspondent. Il s’agit bien de lui. Étant donné le nombre de fractures sur les os de ses jambes, le malheureux a sans doute été sévèrement torturé.
Endelbaum se rejeta au fond de son fauteuil :
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Il y a autre chose. Depuis que le corps a été mis au jour, Devdan multiplie les transes, de plus en plus violentes. Il parle sans arrêt. Pour sa propre sécurité, nous avons été obligés de l’endormir artificiellement.
— Pauvre gosse. Vous vous faites aider par le département médical ?
— Jour et nuit. Mais il nous a livré d’autres informations sur Sandman et sur ce qu’il projette. J’en ai parlé avec le service d’études scientifiques et une fois encore, tout est plausible. Mon père, nous devons intervenir. Nous devons nous servir de ce que Feilgueiras nous a dit pour agir.
— Ce n’est absolument pas dans la tradition de notre ordre. Avez-vous appris où se trouve ce Sandman actuellement ?
— J’ai demandé à la documentation généalogique. Bien qu’un peu désemparés par cette requête, ils ont plusieurs pistes, mais aucune localisation pour le moment.
— Les informations sont trop vagues ?
— Non, mon père. Il semble plutôt que l’intéressé soit un maître dans l’art de brouiller les pistes. On trouve bien la trace d’un Sandman dans les mêmes années que Feilgueiras, mais chaque fois que l’on vérifie une adresse ou un élément, tout se révèle faux.
— Bon sang ! Que pouvons-nous faire ?
— Mon père, la vraie question serait plutôt : que devons-nous faire ? Même ici, personne n’a jamais rien vu d’aussi perturbant. Il se passe quelque chose et je crois que cela déborde vraiment le simple cadre de nos recherches.
24
Des ouvriers s’entretuent au Japon : seize morts. En France, un père sans histoires massacre sa famille avant de faire une chute mortelle en s’enfuyant. L’étage entier d’une société de courtage sauvagement décimé en Allemagne : trente-cinq morts, la police parle de suicides « réciproques ». En Afrique du Sud, un pensionnat de jeunes filles se transforme en champ de bataille : dix-huit victimes. Inexplicable déchaînement de violence sur un bateau au large du Japon, le navire dérive pendant deux jours avec dix-neuf cadavres à son bord. Exceptionnelle série d’agressions destructrices dans un centre pénitentiaire anglais. Échanges de coups de feu dans une école américaine. Mystérieux carnage dans une usine en Ukraine. Rien que sur les dix-huit derniers mois, la liste était interminable.
Sur l’écran de son ordinateur, Scott faisait défiler les pages les unes après les autres. Il avait suffi d’une seule recherche de quelques secondes pour voir déferler des milliers de réponses. « Comportements meurtriers inexplicables ». Scott avait de plus en plus de mal à considérer ces cas comme de dramatiques dérapages isolés. L’ampleur du mal révélé par l’indice, son périple en Sibérie ajouté au dossier d’enquête sur l’école en Alaska ne faisaient que renforcer ses soupçons. En considérant chacun de ces cas comme les manifestations d’un basculement, l’ensemble trouvait une cohérence aussi effrayante qu’implacable. Depuis la nuit des temps, les hommes avaient toujours connu des crises de folie. Dans l’Antiquité, on les attribuait aux justices divines ou aux pouvoirs des astres. Au Moyen Âge, on en rendait responsables les esprits démoniaques. L’ère moderne avait vu toutes ces justifications reculer face aux découvertes scientifiques. Aujourd’hui, on parlait de malades ou de patients plutôt que de possédés ou de maudits. Mais d’autres maux étaient apparus, touchant des gens de plus en plus nombreux, dépassant les croyances et les superstitions. La folie envahissait le monde, discrètement, en enlevant ses victimes sournoisement, en les dressant contre leurs semblables. Comment faire pour différencier ces pathologies ? Était-on en présence d’un Alzheimer foudroyant, d’un délire paranoïaque, d’une pulsion agressive aggravée, d’autres pathologies ou de tout à la fois ?
Scott se massa les tempes et réorganisa les pages chronologiquement. Au-delà d’un éventuel phénomène de mode médiatique, les cas se multipliaient indéniablement chaque année un peu plus, faisant toujours davantage de victimes. Pour trois affaires qui auraient pu intéresser Kinross voilà à peine cinq ans, il en existait aujourd’hui plus d’une trentaine. Quel pouvait être le facteur déclenchant de ces basculements collectifs ? La théorie de Jenni sur les bambous expliquait-elle la spectaculaire augmentation du nombre de cas ? Plus que la définition des dysfonctionnements cérébraux en jeu dans ces drames, la découverte de ce qui pouvait les provoquer ou les exacerber était la piste la plus urgente à fouiller. Entre les individus, les victimes et les contextes, existaient certains points communs, mais aucun qui puisse permettre de généraliser et d’expliquer même une partie de ces cas.