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Nous étions les hommes

Электронная книга - «Nous étions les hommes». Краткое содержание книги:

C’est l’une des plus fascinantes énigmes qui soit. Sur notre planète, il existe plus de 1800 espèces de bambous. Chaque fois que l’une d’elles fleurit, tous ses spécimens, où qu’ils se trouvent sur Terre, le font exactement au même moment. Ensuite, l’espèce meurt. Personne ne sait expliquer ce chant du cygne, ni l’empêcher. Aujourd’hui, l’homme va peut-être connaître le même sort. Arrivé lui aussi à son apogée, il risque de disparaître…
Dans le plus grand hôpital d’Edimbourg, le docteur Scott Kinross travaille sur la maladie d’Alzheimer. Associé à une jeune généticienne, Jenni Cooper, il a découvert une clé de cette maladie qui progresse de plus en plus vite, frappant des sujets toujours plus nombreux, toujours plus jeunes. Leurs conclusions sont aussi perturbantes qu’effrayantes. Si ce fléau l’emporte, tout ce qui fait de nous des êtres humains disparaîtra. Nous redeviendrons des animaux.
C'est le début d'une guerre silencieuse dont Kinross et Cooper ne sont pas les seuls à entrevoir les enjeux. Partout sur la Terre, face à ceux qui veulent contrôler le monde et les vies, l’ultime course contre la montre a commencé…
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Greenholm esquissa un sourire, perdu dans ce souvenir agréable, et reprit :

— Ce soir-là, pour la première fois, je suis parti après mon père. En quelques heures, ma vie a changé. Je ne savais rien d’elle mais j’en avais compris l’essentiel. J’avais senti quelque chose de rare, une chose indéfinissable au contact de laquelle je me sentais heureux. Je me suis juré que cette jeune femme ne jouerait plus que ce qu’elle voudrait, et le plus souvent pour moi.

Plus personne ne mangeait. Les mains de Greenholm étaient posées sur la nappe et tremblaient légèrement. Il continua :

— Voilà près de quarante-sept ans que Mary est ma compagne. Sans elle, je n’aurais rien réussi. Elle a quitté ses études d’enseignante et m’a suivi. Nous ne nous sommes jamais menti. Nous ne nous sommes jamais ennuyés. Elle n’a jamais douté de moi. Je me suis toujours efforcé de la tenir loin des aspects les plus sombres de la vie. Chaque fois qu’elle sent que je ne vais pas bien, elle s’assoit au piano et joue. Aucun de mes ras-le-bol n’y résiste, pas même un conseil d’administration avec cinquante crétins.

Jenni était touchée. Même Scott qui, vu la séparation tragique de ses parents et sa propre rupture, était plutôt réfractaire aux histoires de couple, se sentait remué. Greenholm baissa les yeux et ajouta :

— C’est la musique qui m’a révélé Mary et c’est aussi la musique qui m’a appris qu’elle était malade. Voilà un peu plus d’un an, elle était en train de jouer, Rachmaninov justement. Ses doigts dansaient. À bien y repenser, j’ai toujours trouvé cela fascinant. Au cours de ces décennies, je l’ai vue accomplir tellement de choses, dont certaines ont subi l’influence du temps… Mary marche moins vite, elle ne jongle plus avec les verres en cristal pour me faire enrager. Mais lorsqu’elle joue, elle n’a plus d’âge. Elle n’a perdu ni la vivacité ni l’énergie. En l’écoutant, j’ai chaque fois rendez-vous avec la frêle jeune femme, comme au premier soir. Enfin, j’avais. Ce jour-là, les notes se sont brisées. L’espace d’un instant, la mélodie est devenue horriblement discordante, effrayante. J’ai cru qu’elle faisait une crise cardiaque ou quelque chose d’aussi grave, mais elle était assise, normalement, les yeux simplement perdus dans le vague. Nous avons fait tous les examens possibles et elle est apparue en bonne santé. Je me suis dit qu’elle était fatiguée, que nos obligations la surmenaient et nous avons alors levé le pied. Elle n’a pas eu d’autre incident de ce genre tout de suite et pourtant, le fait qu’elle rejoue aussi bien qu’avant ne m’a pas rassuré. J’ai désormais vécu avec la peur et sans doute l’intime conviction que cela reviendrait. Un premier diagnostic est intervenu voilà quelques mois. Lorsque je me suis aperçu qu’aucun traitement n’arrêtait ce mal mais que certains le ralentissaient, je me suis intéressé à la question. David a découvert vos travaux, et vous voilà ce soir.

Scott observait Greenholm. Pourquoi donc ne demandait-il pas les résultats des analyses de sa femme ?

Edna entra. Jenni crut qu’elle venait pour débarrasser, mais l’employée de maison se dirigea vers Hold et lui murmura quelques mots à l’oreille. David se leva aussitôt :

— Pardonnez-moi.

Greenholm interrogea son bras droit du regard.

— Tout va bien, monsieur, répondit celui-ci.

Edna regagna l’office et Hold sortit par la porte principale du salon. Devant l’air dubitatif de ses convives, Greenholm justifia :

— Sans doute une affaire urgente. Avec tous les papiers que j’ai signés ces derniers jours, on n’a pas fini d’être dérangés par le siège américain de la compagnie…

Scott décida cette fois de ne pas laisser le temps à la conversation d’éviter le pire.

— Monsieur Greenholm, nous devons parler de votre femme. Vous nous sentez sans doute mal à l’aise depuis notre arrivée. Ce ne sont pas les contrats, et encore moins le fantastique accueil que vous nous avez réservé…

Le visage du vieil homme se durcit. Sa bouche redevint un trait mince. La métamorphose était saisissante. L’hôte affable disparaissait derrière l’armure d’un homme de pouvoir habitué à faire face. D’instinct, il réunit ses mains pour ne pas montrer qu’elles tremblaient à nouveau.

— Vous avez donc les résultats des analyses de ma femme.

— Oui, monsieur. Elle est à un stade avancé de sa maladie…

— Avez-vous pu déterminer le temps qu’il nous reste avant ce que vous appelez son basculement ?

— Nous connaissons la date.

Greenholm était oppressé, tendu à craquer. Scott ne pouvait plus reculer.

— Nous pensons qu’il interviendra d’ici trois jours au maximum, très probablement dans la nuit de mercredi à jeudi.

Greenholm chancela. Ses mains se cramponnèrent à la table. Jenni souffrait pour lui.

— Si vite… murmura le vieil homme.

— Nous sommes désolés, fit Scott. Nous avons même hésité à vous révéler la date pour vous épargner ce moment.

— Vous avez bien fait de me le dire. Je vous en remercie. Que pouvons-nous faire pour aider Mary ?

— Augmenter les doses du traitement que nous lui avons déjà prescrit. On peut essayer de voir si elle réagit à d’autres molécules, mais avec si peu de temps, ne vous attendez pas à un miracle. C’est la seule aide dont nous soyons capables, et je le regrette, croyez-moi. Si vous voulez reprendre votre contrat, nous comprendrons…

— Notre accord reste valide. Le fait que cette saleté nous prenne de court n’est pas une raison pour tout remettre en cause. Je vais m’occuper de Mary durant les prochains jours. Je garde l’espoir que vous ayez pu commettre une erreur.

D’un regard, Greenholm testa ses deux interlocuteurs, mais il perdit rapidement toute illusion. À cet instant, Hold revint.

— Tu tombes bien, David. Décidément, ce soir ne sera pas tout à fait la fête que j’espérais… Mais il faut savoir s’adapter. Comment va Mary ?

Hold parut surpris que Greenholm trahisse ainsi la véritable raison de sa sortie. Il hésita à répondre puis décida de le faire aussi franchement que son employeur :

— Elle va mieux. Elle est lucide. Je lui ai dit avec qui vous dîniez.

Greenholm se tourna vers ses invités :

— Professeur Cooper, docteur Kinross, puis-je vous demander de me suivre ? Nous avons quelqu’un à voir, ne perdons pas de temps, elle ne reste jamais longtemps…

19

Après avoir entraîné Jenni et Scott au plus profond d’un labyrinthe de couloirs et d’escaliers, Greenholm s’arrêta devant une porte, posa la main sur la poignée et se retourna vers eux :

— Vous allez pénétrer dans notre sanctuaire. Hormis David et Edna, personne n’est autorisé à franchir ce seuil. C’est ma seule folie d’homme riche. J’en ai fait cadeau à Mary il y a deux ans, pour notre quarante-cinquième anniversaire de mariage.

Greenholm poussa le battant et révéla un endroit bien plus vaste que ce que la discrète entrée laissait supposer. Une immense salle était occupée du sol au plafond par un assemblage d’échafaudages de bois, au centre duquel se découpait une porte.

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