Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Des portes claquèrent, le bruit s'intensifia puis s'éloigna. Au bout de quelques secondes, je reconnus, parmi le brouhaha des voix, la musique que Marin' et sa smala avaient écoutée dans ma voiture, les mêmes trépidations, la même folie torsadée de clarinette et d'accordéon. Ici, des accents de voix entraient dans la lutte. Une voix de femme – rauque et déchirante.
– Jolie voix, n'est-ce pas?
Je plissai les yeux en direction de l'ombre. Au bout du couloir, un homme se tenait immobile: le Dr Milan Djuric. Fidèle à ses rêveries, Marcel ne m'avait pas dit le principaclass="underline" Milan Djuric était un nain. Un nain non pas minuscule (il devait mesurer un mètre cinquante) mais arborant certains traits caractéristiques de son infirmité. Sa tête semblait énorme, son torse massu, et ses jambes arquées se découpaient dans l'ombre comme des tenailles. Je ne voyais pas son visage. Djuric reprit, d'une voix grave, dans un français impeccable:
– C'est Esma. La diva des Roms. En Albanie, les premières émeutes ont commencé avec ses concerts. Qui êtes-vous, monsieur?
– Je m'appelle Louis Antioche, répondis-je. Je suis français. Je viens sur les -conseils de Marcel Minaüs. Pouvez-vous m'accorder quelques minutes?
– Suivez-moi.
Le docteur tourna les talons et disparut sur la droite. Je lui emboîtai le pas. Nous croisâmes un salon où beuglait la télévision. A l'écran, une femme rousse et énorme, déguisée en paysanne, tournait et chantait comme une toupie blanc et rouge, accompagnée d'un vieil accordéoniste en tenue de moujik. Le spectacle était plutôt consternant, mais la musique splendide. Dans la pièce, des Roms braillaient plus fort encore. Ils buvaient, mangeaient, à grand renfort de gestes et d'éclats de rire. Les femmes portaient des boucles d'oreilles aux reflets graves et de longues nattes très noires. Les hommes étaient coiffés de petits chapeaux de feutre.
Nous pénétrâmes dans le bureau de Djuric. Il ferma la porte, fit coulisser un lourd rideau, qui atténua le bruit de la musique. J'embrassai la pièce d'un regard. La moquette était râpée, les meubles paraissaient en carton. Dans un coin, se tenait un lit bardé de fer et de sangles. A côté, sur des étagères de verre, des instruments de chirurgie rouilles étaient disposés. Un court instant, j'eus l'impression de pénétrer chez un avorteur clandestin ou quelque rebouteux. Aussitôt, j'eus honte de cette pensée. Djuric avait été plusieurs fois emprisonné à cause de ce genre de préjugés. Milan Djuric était simplement un médecin rom, qui soignait d'autres Roms.
– Asseyez-vous, dit-il.
Je choisis un fauteuil rouge, aux accoudoirs craquelés. Djuric resta debout un instant, planté devant moi. J'eus tout le loisir de l'observer. Son visage était fascinant. C'était une belle figure d'écorce, aux traits souples et réguliers. Des yeux verts saillaient, encadrés par de grosses lunettes d'écaillé. Djuric était un homme d'une quarantaine d'années, prématurément vieilli. On pouvait suivre, creusé dans sa peau sombre, le cours de ses rides et ses cheveux, très épais, étaient d'un gris métallique. Pourtant, certains détails trahissaient en lui une force, un dynamisme inattendus. Ses bras musclés tendaient le tissu de sa chemise et, à y regarder de plus près, la partie supérieure de son corps était de dimension normale. Milan Djuric alla s'asseoir derrière son bureau. Dehors, la pluie redoublait. Je commençai par féliciter le médecin pour la qualité de son français.
– J'ai suivi mes études à Paris. A la Faculté, rue des Saints-Pères.
Il se tut, puis reprit aussitôt:
– Trêve de courtoisies, monsieur Antioche. Que voulez-vous?
– Je suis venu vous parler de Rajko Nicolitch, le Tsigane qui a été tué en avril dernier, dans la forêt de Sliven. Je sais que vous avez réalisé l'autopsie. J'aimerais vous poser quelques questions.
– Vous êtes de la police française?
– Non. Mais cette disparition entretient peut-être une relation avec une enquête que je mène actuellement. Rien ne vous oblige à me répondre. Mais laissez-moi vous raconter mon histoire. Vous jugerez par vous-même si ma démarche mérite quelque attention.
– Je vous écoute.
Je lui racontai mon aventure: la mission originale que Max Böhm m'avait confiée, la mort de l'ornithologue, les mystères qui entouraient son passé, les détails étranges qui ponctuaient ma route: les deux Bulgares enquêtant également sur les cigognes, la présence récurrente de Monde Unique…
Tout au long de mon discours, le nain ne cilla pas. Il demanda enfin:
– Où est le rapport avec la mort de Rajko?
– Rajko était ornithologue. Il guettait le passage des cigognes. Je suis convaincu que ces oiseaux abritent un secret. Un secret que Rajko, à force d'observations, avait peut-être découvert. Un secret qui lui a peut-être coûté la vie. Je me doute, docteur Djuric, que mes présomptions doivent vous sembler vaines. Mais vous avez réalisé l'autopsie du corps. Vous pouvez m'appor-ter de nouvelles précisions. En dix jours, j'ai parcouru trois mille kilomètres. Il m'en reste environ dix mille à couvrir. Ce soir, à onze heures, je serai dans le train d'Istanbul. Vous seul, à Sofia, pouvez encore m'appren-dre quelque chose.
Djuric me fixa quelques instants, sortit un paquet de cigarettes. Après m'en avoir proposé une (que je refusai), il alluma la sienne, à l'aide d'un gros briquet chromé qui dégageait une forte odeur d'essence. Un flot de fumée bleue nous sépara un instant, puis il demanda simplement, sur un ton neutre:
– Est-ce bien tout?
Je sentis la colère monter dans ma gorge:
– Non, docteur Djuric. Il existe dans cette affaire une autre coïncidence, qui s'articule mal avec les oiseaux, mais qui n'en est pas moins troublante: Max Böhm était un transplanté cardiaque. Un transplanté sans dossier médical ni archive.
– Nous y voilà, dit Djuric, déposant sa cendre dans une large coupe. On vous a sans doute parlé du vol du cœur de Rajko, et vous en avez déduit qu'il y avait là un trafic d'organes ou je ne sais quoi.
– Eh bien…
– Balivernes. Ecoutez-moi, monsieur Antioche. Je ne tiens pas à vous aider. Jamais je n'aiderai un Gadjo. Mais certaines explications vont libérer ma conscience. (Djuric ouvrit un tiroir et posa sur son bureau quelques feuillets agrafés.) Voici le rapport d'autopsie que j'ai rédigé le 23 avril 1991, dans le gymnase de Sliven, après quatre heures de travail et d'observations sur le corps de Rajko Nicolitch. A mon âge, des souvenirs tels que ceux-là comptent double. Je me suis efforcé de rédiger ce rapport en bulgare. J'aurais pu tout aussi bien l'écrire en romani. Ou en espéranto. Personne ne l'a jamais lu. Vous ne comprenez pas le bulgare n'est-ce pas? Je vais donc vous faire un résumé.
Il saisit les feuilles, ôta ses lunettes. Ses yeux, comme par enchantement, se réduisirent de moitié.
– D'abord, situons le contexte. Le 23 avril au matin, je réalisais une tournée de routine dans le ghetto de Sliven. Costa et Mermet Nicolitch, deux cueilleurs que je connais bien, sont venus me chercher. Ils venaient de découvrir le corps de Rajko et ils étaient persuadés que leur cousin avait été attaqué par un ours. Lorsque j'ai vu le corps, dans la clairière, j'ai compris qu'il n'en était rien. Les blessures atroces qui couvraient le corps de Rajko étaient de deux types distincts. Il y avait bien des morsures d'animaux, mais elles étaient postérieures à d'autres plaies, effectuées à l'aide d'instruments chirurgicaux. Par ailleurs, il y avait trop peu de sang aux alentours. Compte tenu des blessures, Rajko aurait dû baigner dans des flots d'hémoglobine. Ce n'était pas le cas. Enfin, le corps était nu et je doute qu'une bête sauvage prenne la peine de déshabiller sa victime. J'ai demandé aux Nicolitch de transporter le corps jusqu'à Sliven, pour procéder à l'autopsie. Nous avons cherché un hôpital. En pure perte. Nous avons donc échoué dans le gymnase où j'ai pu travailler, et finalement retracer dans ses grandes lignes les dernières heures de Rajko. Ecoutez plutôt: