La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]
- Автор: Duneton Claude
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253027041
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]». Краткое содержание книги:
Pourquoi dit-on lorsqu'on ne sent pas bien, qu'on n'est pas dans son assiette, ou au contraire qu'on reprend du poil de la bête si l'on va mieux ? Pourquoi passer l'arme à gauche veut-il dire « mourir » et mettre à gauche « faire des économies » ?…
Ce livre a pour objet de répondre à toutes ces questions. Ce n'est pas un dictionnaire mais un récit, écrit à la première personne par un écrivain fouineur, sensible à l'originalité du langage.
Un récit alerte, souvent drôle, qui mêle l'érudition au calembour, mené à la manière d'une enquête policière et qui aiguillonne à vif la curiosité du lecteur.
S’envoyer en l’air
S’envoyer en l’air, atteindre la jouissance, semble bien être la forme populaire et laïque du « monter au septième ciel » des orgasmes châtiés. L’expression entend une certaine franchise dans le laisser-aller, d’abandon et de liberté dans les ébats qui est bien sympathique : « La sale petite vache, il n’est donc pas pleinement heureux dans mes bras ? Je ne lui refuse rien pourtant. Et quand il me le fait, c’est de bon cœur que je me donne à lui. J’y ai pas de mérite d’ailleurs, parce que j’aime bien qu’il me le fasse. Jamais je ne me suis envoyée en l’air comme avec lui. » (R. Guérin, La Peau dure, 1948.)
Prendre son pied
Il s’agit véritablement ici d’une expression vedette, le mot de passe non seulement des jouissances contemporaines, mais de toute une génération lève-tabou, qui a vu son épanouissement autour des « événements » de mai 1968. Il est assez remarquable que cette expression, de construction banale après tout, qui a pris naissance dans le milieu des voyous, ait circulé si longtemps — un demi-siècle au moins — dans les profondeurs de l’argot et de la langue verte des « zonards » pour exploser soudainement dans le grand public et devenir le mot préféré de tout un chacun. C’est sans doute qu’elle touchait brusquement un archétype, en se remotivant dans l’inconscient collectif par l’image du bébé heureux qui s’empare de son petit pied pour le sucer, aussi bien que par celle de la femme, que relevait déjà Aristophane dans Lysistrata, qui saisit son pied au moment de la jouissance sexuelle.
Le mot pied, équivalent de fade, plus ancien et plus fréquent, est bien établi dans l’argot du début du XIXe siècle au sens de « part de butin. » C’est ainsi que Vidocq le présente dans Les Voleurs, en 1836 : « Pied. Les tireurs (voleurs à la tire) avaient autrefois l’habitude, en partageant avec les Nonnes et les Coqueurs (des complices spécialisés dans la manipulation des attroupements), de retenir, sur la totalité du chopin (butin), 3 ou 4 francs par louis d’or. Plusieurs tireurs qui existent encore à Paris, et qui sont devenus sages, avaient l’habitude de prélever cette dîme. »
Ce sens étroit paraît s’être développé dans la dernière partie du siècle pour prendre la valeur de « part », de « compte », de « ration » — toujours parallèlement à l’évolution de fade (v. ci-dessous). On trouve dès 1878 : j’en ai mon pied, pour dire, « j’en ai mon compte, j’en ai plus qu’assez, j’en ai ma ration, j’en ai ma claque » — en somme « j’en ai marre. »