La maison Tellier (1881)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La maison Tellier (1881)». Краткое содержание книги:
Se situant dans la continuité des récits sur la prostitution, elle constitue la nouvelle réaliste la plus célèbre de Maupassant après « Boule de suif ».
La maison close d'une petite ville normande, tenue par Madame Tellier, est « fermée pour cause de première communion » au grand dam des habitués. Après un voyage en chemin de fer, les pensionnaires assistent à la cérémonie et sont émues par Constance, nièce de Madame Tellier, et l’atmosphère de recueillement de l’église, si bien qu'elles passeront pour de saintes femmes. Après l'événement sacré, Joseph Rivet, le frère de Mme Tellier, donne une fête en l'honneur de ces visiteuses qui lui ont valu d'être le point de mire du village. Mais à la fin des festivités, éméché, il cherche à obtenir plus…
Mais Marie-Louise et Philippe-Auguste étaient repartis vagabonder dans l’avenue. Ils furent bientôt entourés de camarades, de petites filles surtout, plus éveillées, flairant plus vite tous les mystères de la vie. Et elles interrogeaient comme les grandes personnes.
— Ta grand’maman est morte ?
— Oui, hier au soir.
— Comment c’est, un mort ?
Et Marie-Louise expliquait, racontait les bougies, le buis, la figure. Alors une grande curiosité s’éveilla chez tous les enfants ; et ils demandèrent aussi à monter chez la trépassée.
Aussitôt, Marie-Louise organisa un premier voyage, cinq filles et deux garçons : les plus grands, les plus hardis. Elle les força à retirer leurs souliers pour ne point être découverts ; la troupe se faufila dans la maison et monta lestement comme une armée de souris.
Une fois dans la chambre, la fillette, imitant sa mère, régla le cérémonial. Elle guida solennellement ses camarades, s’agenouilla, fit le signe de la croix, remua les lèvres, se releva, aspergea le lit, et pendant que les enfants, en un tas serré, s’approchaient, effrayés, curieux et ravis pour contempler le visage et les mains, elle se mit soudain à simuler des sanglots en se cachant les yeux dans son petit mouchoir. Puis, consolés brusquement en songeant à ceux qui attendaient devant la porte, elle entraîna, en courant, tout son monde pour ramener bientôt un autre groupe, puis un troisième ; car tous les galopins du pays, jusqu’aux petits mendiants en loques, accouraient à ce plaisir nouveau ; et elle recommençait chaque fois les simagrées maternelles avec une perfection absolue.
À la longue, elle se fatigua. Un autre jeu entraîna les enfants au loin ; et la vieille grand’mère demeura seule, oubliée tout à fait, par tout le monde.
L’ombre emplit la chambre, et sur sa figure sèche et ridée la flamme remuante des lumières faisait danser des clartés.
Vers huit heures Caravan monta, ferma la fenêtre et renouvela les bougies. Il entrait maintenant d’une façon tranquille, accoutumé déjà à considérer le cadavre comme s’il était là depuis des mois. Il constata même qu’aucune décomposition n’apparaissait encore, et il en fit la remarque à sa femme au moment où ils se mettaient à table pour dîner. Elle répondit : « Tiens, elle est en bois ; elle se conserverait un an. »
On mangea le potage sans prononcer une parole. Les enfants, laissés libres tout le jour, exténués de fatigue, sommeillaient sur leurs chaises et tout le monde restait silencieux.
Soudain la clarté de la lampe baissa.
Mme Caravan, aussitôt, remonta la clef ; mais l’appareil rendit un son creux, un bruit de gorge prolongé, et la lumière s’éteignit. On avait oublié d’acheter de l’huile ! Aller chez l’épicier retarderait le dîner, on chercha des bougies ; mais il n’y en avait plus d’autres que celles allumées en haut sur la table de nuit.
Mme Caravan, prompte en ses décisions, envoya bien vite Marie-Louise en prendre deux, et l’on attendit dans l’obscurité.
On entendait distinctement les pas de la fillette qui montait l’escalier. Il y eut ensuite un silence de quelques secondes ; puis l’enfant redescendit précipitamment. Elle ouvrit la porte, effarée, plus émue encore que la veille en annonçant la catastrophe, et elle murmura, suffoquant : « Oh ! papa, grand’maman s’habille. »
Caravan se dressa avec un tel sursaut que sa chaise alla rouler contre le mur. Il balbutia : « Tu dis ?… Qu’est-ce que tu dis là ?… »
Mais Marie-Louise, étranglée par l’émotion, répéta : « Grand’… grand’… grand’maman s’habille… elle va descendre. »
Il s’élança dans l’escalier follement, suivi de sa femme abasourdie ; mais devant la porte du second il s’arrêta, secoué par l’épouvante, n’osant pas entrer. Qu’allait-il voir ? Mme Caravan, plus hardie, tourna la serrure et pénétra dans la chambre.
La pièce semblait devenue plus sombre ; et, au milieu, une grande forme maigre remuait. Elle était debout, la vieille ; et en s’éveillant du sommeil léthargique, avant même que la connaissance lui fût en plein revenue, se tournant de côté et se soulevant sur un coude, elle avait soufflé trois des bougies qui brûlaient près du lit mortuaire. Puis, reprenant des forces, elle s’était levée pour chercher ses hardes. Sa commode partie l’avait troublée d’abord, mais peu à peu elle avait retrouvé ses affaires tout au fond du coffre à bois, et s’était tranquillement habillée. Ayant ensuite vidé l’assiette remplie d’eau, replacé le buis derrière la glace et remis les chaises à leur place, elle était prête à descendre, quand apparurent devant elle son fils et sa belle-fille.
Caravan se précipita, lui saisit les mains, l’embrassa, les larmes aux yeux ; tandis que sa femme, derrière lui, répétait d’un air hypocrite : « Quel bonheur, oh ! quel bonheur ! »
Mais la vieille, sans s’attendrir, sans même avoir l’air de comprendre, roide comme une statue, et l’œil glacé, demanda seulement : « Le dîner est-il bientôt prêt ? » Il balbutia, perdant la tête : « Mais oui, maman, nous t’attendions. » Et, avec un empressement inaccoutumé, il prit son bras, pendant que Mme Caravan la jeune saisissait la bougie, les éclairait, descendant l’escalier devant eux, à reculons et marche à marche, comme elle avait fait, la nuit même, devant son mari qui portait le marbre.
En arrivant au premier étage, elle faillit se heurter contre des gens qui montaient. C’était la famille de Charenton, Mme Braux suivie de son époux.
La femme, grande, grosse, avec un ventre d’hydropique qui rejetait le torse en arrière, ouvrait des yeux effarés, prête à fuir. Le mari, un cordonnier socialiste, petit homme poilu jusqu’au nez, tout pareil à un singe, murmura sans s’émouvoir : « Eh bien, quoi ? Elle ressuscite ! »
Aussitôt que Mme Caravan les eut reconnus, elle leur fit des signes désespérés ; puis, tout haut : « Tiens ! comment !… vous voilà ! Quelle bonne surprise ! »
Mais Mme Braux, abasourdie, ne comprenait pas ; elle répondit à demi-voix : « C’est votre dépêche qui nous a fait venir, nous croyions que c’était fini. »
Son mari, derrière elle, la pinçait pour la faire taire. Il ajouta avec un rire malin caché dans sa barbe épaisse : « C’est bien aimable à vous de nous avoir invités. Nous sommes venus tout de suite. », faisant allusion ainsi à l’hostilité qui régnait depuis longtemps entre les deux ménages. Puis, comme la vieille arrivait aux dernières marches, il s’avança vivement et frotta contre ses joues le poil qui lui couvrait la face, en criant dans son oreille, à cause de sa surdité : Ça va bien, la mère, toujours solide, hein ? »
Mme Braux, dans sa stupeur de voir bien vivante celle qu’elle s’attendait à retrouver morte, n’osait pas même l’embrasser ; et son ventre énorme encombrait tout le palier, empêchant les autres d’avancer.
La vieille, inquiète et soupçonneuse, mais sans parler jamais, regardait tout ce monde autour d’elle ; et son petit œil gris, scrutateur et dur, se fixait tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre, plein de pensées visibles qui gênaient ses enfants.