La maison Tellier (1881)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La maison Tellier (1881)». Краткое содержание книги:
Se situant dans la continuité des récits sur la prostitution, elle constitue la nouvelle réaliste la plus célèbre de Maupassant après « Boule de suif ».
La maison close d'une petite ville normande, tenue par Madame Tellier, est « fermée pour cause de première communion » au grand dam des habitués. Après un voyage en chemin de fer, les pensionnaires assistent à la cérémonie et sont émues par Constance, nièce de Madame Tellier, et l’atmosphère de recueillement de l’église, si bien qu'elles passeront pour de saintes femmes. Après l'événement sacré, Joseph Rivet, le frère de Mme Tellier, donne une fête en l'honneur de ces visiteuses qui lui ont valu d'être le point de mire du village. Mais à la fin des festivités, éméché, il cherche à obtenir plus…
Caravan dit, pour expliquer : « Elle a été un peu souffrante, mais elle va bien maintenant, tout à fait bien, n’est-ce pas, mère ? »
Alors, la bonne femme, se remettant en marche, répondit de sa voix cassée, comme lointaine : « C’est une syncope ; je vous entendais tout le temps. »
Un silence embarrassé suivit. On pénétra dans la salle ; puis on s’assit devant un dîner improvisé en quelques minutes.
Seul, M. Braux avait gardé son aplomb. Sa figure de gorille méchant grimaçait ; et il lâchait des mots à double sens qui gênaient visiblement tout le monde.
Mais à chaque instant le timbre du vestibule sonnait ; et Rosalie, éperdue, venait chercher Caravan qui s’élançait en jetant sa serviette. Son beau-frère lui demanda même si c’était son jour de réception. Il balbutia : « Non, des commissions, rien du tout. »
Puis, comme on apportait un paquet, il l’ouvrit étourdiment, et des lettres de faire part, encadrées de noir, apparurent. Alors, rougissant jusqu’aux yeux, il referma l’enveloppe et l’engloutit dans son gilet.
Sa mère ne l’avait pas vu ; elle regardait obstinément sa pendule dont le bilboquet doré se balançait sur la cheminée. Et l’embarras grandissait au milieu d’un silence glacial.
Alors la vieille, tournant vers sa fille sa face ridée de sorcière, eut dans les yeux un frisson de malice et prononça : « Lundi, tu m’amèneras ta petite, je veux la voir. » Mme Braux, la figure illuminée, cria : « Oui, maman. », tandis que Mme Caravan la jeune, devenue pâle, défaillait d’angoisse.
Cependant, les deux hommes, peu à peu, se mirent à causer ; et ils entamèrent, à propos de rien, une discussion politique. Braux, soutenant les doctrines révolutionnaires et communistes, se démenait, les yeux allumés dans son visage poilu, criant : « La propriété, Monsieur, c’est un vol au travailleur ; la terre appartient à tout le monde ; l’héritage est une infamie et une honte !… » Mais il s’arrêta brusquement, confus comme un homme qui vient de dire une sottise ; puis, d’un ton plus doux, il ajouta : « Mais ce n’est pas le moment de discuter ces choses-là. »
La porte s’ouvrit ; le Docteur Chenet parut. Il eut une seconde d’effarement, puis il reprit contenance, et s’approchant de la vieille femme : « Ah ! ah ! la maman ! ça va bien aujourd’hui. Oh ! je m’en doutais, voyez-vous ; et je me disais à moi-même tout à l’heure, en montant l’escalier : Je parie qu’elle sera debout, l’ancienne. » Et lui tapant doucement dans le dos : « Elle est solide comme le Pont-Neuf ; elle nous enterrera tous, vous verrez. »
Il s’assit, acceptant le café qu’on lui offrait, et se mêla bientôt à la conversation des deux hommes, approuvant Braux, car il avait été lui-même compromis dans la Commune.
Or la vieille, se sentant fatiguée, voulut partir, Caravan se précipita. Alors elle le fixa dans les yeux et lui dit : « Toi, tu vas me remonter tout de suite ma commode et ma pendule. » Puis, comme il bégayait : « Oui, maman. », elle prit le bras de sa fille et disparut avec elle.
Les deux Caravan demeurèrent effarés, muets, effondrés dans un affreux désastre, tandis que Braux se frottait les mains en sirotant son café.
Soudain, Mme Caravan, affolée de colère, s’élança sur lui, hurlant : « Vous êtes un voleur, un gredin, une canaille… Je vous crache à la figure, je vous… je vous… » Elle ne trouvait rien, suffoquant ; mais lui, riait, buvant toujours.
Puis, comme sa femme revenait justement, elle s’élança vers sa belle-sœur ; et toutes deux, l’une énorme avec son ventre menaçant, l’autre épileptique et maigre, la voix changée, la main tremblante, s’envoyèrent à pleine gueule des hottées d’injures.
Chenet et Braux s’interposèrent, et ce dernier, poussant sa moitié par les épaules, la jeta dehors en cirant : « Va donc, bourrique, tu brais trop ! »
Et on les entendit dans la rue qui se chamaillaient en s’éloignant.
M. Chenet prit congé.
Les Caravan restèrent face à face.
Alors l’homme tomba sur une chaise avec une sueur froide aux tempes, et murmura : « Qu’est-ce que je vais dire à mon chef ? »
15 février 1881
Le papa de Simon
Midi finissait de sonner. La porte de l’école s’ouvrit et les gamins se précipitèrent en se bousculant pour sortir plus vite. Mais au lieu de se disperser rapidement et de rentrer dîner, comme ils le faisaient chaque jour, ils s’arrêtèrent à quelques pas, se réunirent par groupes et se mirent à chuchoter.
C’est que, ce matin-là, Simon, le fils de la Blanchotte, était venu à la classe pour la première fois.
Tous avaient entendu parler de la Blanchotte dans leurs familles ; et, quoiqu’on lui fît bon accueil en public, les mères la traitaient entre elles avec une sorte de compassion un peu méprisante qui avait gagné les enfants sans qu’ils sussent du tout pourquoi.
Quant à Simon, ils ne le connaissaient pas car il ne sortait jamais et il ne galopinait point avec eux dans les rues du village ou sur les bords de la rivière. Aussi ne l’aimaient-ils guère ; et c’était avec une certaine joie, mêlée d’un étonnement considérable, qu’ils avaient accueilli et qu’ils s’étaient répété l’un à l’autre cette parole dite par un gars de quatorze ou quinze ans qui paraissait en savoir long tant il clignait finement des yeux :
— Vous savez… Simon… eh bien, il n’a pas de papa.
Le fils de la Blanchotte parut à son tour sur le seuil de l’école.
Il avait sept ou huit ans. Il était un peu pâlot, très propre, avec l’air timide, presque gauche.
Il s’en retournait chez sa mère quand les groupes de ses camarades, chuchotant toujours et le regardant avec les yeux malins et cruels des enfants qui méditent un mauvais coup, l’entourèrent peu à peu et finirent par l’enfermer tout à fait. Il restait là, planté au milieu d’eux, surpris et embarrassé, sans comprendre ce qu’on allait lui faire. Mais le gars qui avait apporté la nouvelle, enorgueilli du succès obtenu déjà, lui demanda :
— Comment t’appelles-tu, toi ?
Il répondit : « Simon. »
— Simon quoi ? reprit l’autre.
L’enfant répéta tout confus : « Simon. »
Le gars lui cria : « On s’appelle Simon quelque chose… c’est pas un nom ça… Simon. »
Et lui, prêt à pleurer, répondit pour la troisième fois :
— Je m’appelle Simon.
Les galopins se mirent à rire. Le gars, triomphant, éleva la voix : « Vous voyez bien qu’il n’a pas de papa. »
Un grand silence se fit. Les enfants étaient stupéfaits par cette chose extraordinaire, impossible, monstrueuse – un garçon qui n’a pas de papa ; ils le regardaient comme un phénomène, un être hors de la nature, et ils sentaient grandir en eux ce mépris, inexpliqué jusque-là, de leurs mères pour la Blanchotte.
Quant à Simon, il s’était appuyé contre un arbre pour ne pas tomber ; et il restait comme atterré par un désastre irréparable. Il cherchait à s’expliquer. Mais il ne pouvait rien trouver pour leur répondre et démentir cette chose affreuse qu’il n’avait pas de papa. Enfin, livide, il leur cria à tout hasard : « Si, j’en ai un. »