Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
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Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Ses commencements furent misérables et honteux.
Né d’une fille dans l’hôpital d’Arezzo, il débuta dans cette ville par des satires violentes qui le firent chasser en peu de temps. Il vint alors à Rome à pied, s’engagea comme valet chez Augustin Chigi, le protecteur de Raphaël, et quitta bientôt cette maison après y avoir commis des indélicatesses. Il se fit alors capucin, puis voleur, puis insulteur de tout ce qui était puissant et riche. Il attaquait brutalement, avec une impudence sans borne et une audace irrésistible. Ayant acquis promptement la connaissance des hommes, sachant bien que l’hypocrisie est presque toujours la seule vertu des plus respectés, que tous ont des vices et que tous ont peur du scandale, il se dit qu’en bravant tout on pouvait arriver à tout. Libertin à l’excès, étalant son libertinage, il osait écrire : « Moi, je ne sais ni danser ni chanter, mais faire l’amour comme un âne. » Prodiguant les outrages dans un style emporté, puissant, brûlant, il plut à quelques grands seigneurs, qui le patronnèrent dans le monde.
Mais comme il savait louer aussi bien qu’insulter, il flatta Léon X, ainsi qu’il fallait pour lui plaire, puis se présenta devant lui avec un bel habit qu’il avait escroqué, en reçut une poignée de ducats, et conquit de la même façon Julien de Médicis.
Dès lors, sa fortune devint surprenante.
Les princes l’appelaient à eux, le flattaient, le couvraient de présents autant par désir de ses éloges que par terreur de ses attaques.
Les évêques à leur tour le recherchèrent, lui envoyant des bijoux, des habits de satin pour le parer, et de l’or pour ses plaisirs.
Les mœurs de cette époque troublée et magnifique étaient telles qu’on peut à peine se les figurer aujourd’hui. Ainsi Pierre l’Arétin, ayant fait seize sonnets pour décrire seize attitudes voluptueuses gravées par Marc Antoine Raimondi, d’après seize peintures de Jules Romain, il obtint par cette œuvre licencieuse les bonnes grâces de Clément VII et le pardon des deux artistes qu’il avait ainsi commentés.
Chassé par les uns, recueilli par les autres, il va de prince en prince, flatteur, mendiant et insolent. Tantôt il brave et outrage, tantôt il caresse et loue, car on le paye également pour les deux. Il se livre à tous les excès dans le camp de Jean des Bandes Noires dont il partage même la couche ; il devient une sorte de favori de François Ier qui le traite avec toutes espèces d’égards ; Charles Quint l’appelle, le place à sa droite, lui paie une pension ; Henry VIII lui donne trois cents couronnes d’or, Jules III, mille couronnes avec la bulle de chevalier de Saint-Pierre. On frappe des médailles en son honneur ; une d’elles portait comme inscription : « Les princes qui reçoivent les tributs des peuples paient tribut à leur serviteur. » Charles Quint le traite de Divin ; le peuple l’appelle « le fléau des princes » ; les plus grands artistes veulent faire son portrait. Il écrit : « Tant de seigneurs me rompent continuellement la tête avec leurs visites, que mes escaliers sont usés par le frottement répété de leurs pieds, comme le pavé du Capitole par les roues des chars de triomphe... Il me semble à cause de cela être devenu l’oracle de la vérité, puisque chacun vient me raconter le tort qu’il a éprouvé de tel prince, de tel prélat ; je me trouve donc être le secrétaire du Monde ; et vous n’aurez qu’à me dénommer ainsi sur les lettres que vous m’adresserez. »
Sa langue est non moins terrible que sa plume redoutable ; et si les présents qu’on lui envoie ne lui paraissent point suffisants il a des remerciements féroces. Il répond au chancelier de France qui lui comptait une somme d’or : « Ne vous étonnez pas si je me tais. J’ai consumé ma voix pour demander ; il ne m’en reste plus pour remercier. »
Charles Quint, après une défaite, lui ayant envoyé un riche collier, afin d’éviter ses railleries, l’Arétin déclara en le soupesant lentement : « Il est bien léger pour une aussi lourde sottise. »
François Ier lui avait offert un bracelet formé de langues entrelacées et portant pour devise : « Lingua ejus loquetur mendacium. »
Quand on ne lui donne pas assez vite il menace ; si les cadeaux sont insuffisants il les refuse : « Il est certain qu’il convient à ceux qui achètent la gloire de la payer ce qu’elle vaut, non pas selon leur propre valeur, mais selon la condition de celui qui la leur décerne ; car les pauvres plumes ont grand mal à soulever de terre un nom pesant comme du plomb par son défaut de mérite. »
Il écrit à François Ier : « Ne savez-vous donc pas, sire, qu’il ne convient pas au rang de Votre Altesse de ne pas vous souvenir de six cents écus que, du propre mouvement de votre langue royale, vous dîtes à mon envoyé devoir m’être payés par votre ambassadeur. »
Sa grande force a été surtout d’exciter entre les princes d’ardentes rivalités et de haineuses jalousies en les louant et dénigrant tour à tour, au détriment les uns des autres : « Il faut faire en sorte que les voix de mes écrits rompent le sommeil de l’avarice. »
Les grands artistes de son temps apprécièrent d’ailleurs son prodigieux esprit et son incomparable adresse. Arioste le place parmi les grands hommes de l’Italie ; Titien fit plusieurs fois son portrait ; Michel-Ange se proclamait son ami.
Du reste, si sa profession d’écrivain donna un immense retentissement à ses audaces et à ses écrits, sa vie ne fait pas une exception dans un pays et dans un temps où Benvenuto Cellini assassinait ses ennemis et ceux mêmes qui contestaient son génie, fraudait le pape sur l’or qu’il employait pour lui, volait sans vergogne, violait des jeunes filles et se vantait de ces actions comme de hauts faits, car : « Les hommes comme moi, uniques dans leur profession, doivent être affranchis des lois. »
C’était le siècle où les prélats romains élevaient publiquement leurs enfants auprès d’eux, où les innombrables courtisans des princes servaient, disait-on, « de bouffons dans leur bas âge, de femmes dans leur enfance, de maris dans leur adolescence, de compagnons dans leur jeunesse, de proxénètes dans leur vieillesse et de diables dans leur décrépitude ». Le poignard et le poison étaient en usage dans les relations sociales comme les coups de chapeau et les poignées de main à notre époque. La mort de Pierre Arétin est vraiment surprenante et bien digne de sa vie.
Il était arrivé à un tel éclat de renommée que son portrait se trouvait accroché dans toutes les maisons des pauvres et des princes, des prélats et des courtisanes, dans les tavernes, dans les palais et dans les lieux de débauche publique. Ferdinand d’Adda, recteur de l’université de Padoue, le mettait au-dessus de Charles Quint et de François Ier. La ville d’Arezzo le fit noble et gonfalonier honoraire. On le surnomma même le Cinquième Évangéliste.
Car il avait composé non seulement des livres d’une extrême impudicité, des lettres, des satires, des comédies, des libelles, mais aussi des sermons, des ouvrages pieux, des vies des saints pleins d’une ironie profonde et cachée.