Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Alors qui donc est compétent ?
– Les peintres ?
– Pas davantage.
– Pourquoi donc ?
– Parce qu’ils sont aveuglés justement par leur extrême éducation spéciale. Ils pourront juger excellemment ceux qui voient, comprennent, composent et exécutent comme eux ; mais ils nieront avec fureur, avec passion et avec une autorité redoutable, soit les novateurs, soit les attardés, ceux enfin qui n’appartiendront pas à leur école, à leur famille intellectuelle. Quiconque apporte, en art, des idées nouvelles sera toujours nié et combattu violemment par tous les défenseurs des idées anciennes, de même que tous les représentants des idées anciennes sont et seront toujours infiniment méprisés par les novateurs.
J’ai cité Millet et Corot. Ajoutons à ces deux noms illustres celui de Delacroix, et nous nous demanderons comment il se fait que ces trois maîtres de l’art moderne aient été, pendant un si grand nombre d’années, repoussés et contestés par la plupart de leurs confrères.
Comment se fait-il aussi qu’une partie des peintres actuels proclame Manet comme son maître, tandis que l’autre partie le traite avec le dernier dédain ?
Les artistes, admirateurs de M. Bouguereau, reconnaissent-ils Bastien Lepage comme le plus fort des maîtres récents ? Les fanatiques de M. Meissonier ne méprisent-ils pas M. Puvis de Chavannes que d’autres déclarent le plus grand génie du siècle ?
Et toutes ces opinions, cependant, sont logiquement défendues et raisonnées par les spécialistes compétents, motivées en vertu de principes inflexibles, mais différents, et affirmées irréfutables par les uns comme par les autres.
D’où il résulte que tout est encore pour le mieux dans le meilleur des mondes, ou plutôt que, si tout va mal, tout pourrait aller pis, que les critiques incompétents valent encore mieux que les spécialistes infaillibles qui n’admettent que ceci, par haine de cela, et qui, jugeant admirablement ceci, seront les plus injustes, les plus aveugles, les plus incompétents des hommes condamnant cela.
Quand donc verrons-nous un critique commencer ainsi son premier article sur le Salon :
« Mesdames et messieurs, je n’entends rien à la peinture ; vous non plus d’ailleurs, et mes confrères n’en savent pas davantage. J’ai néanmoins cet avantage sur eux d’avouer mon ignorance et de la proclamer, bien plus, de m’en servir. Je ne vous parlerai donc jamais du côté technique de ce métier ; je ne vous analyserai pas l’exécution de chacun au moyen de ces termes incompréhensibles dont on se fait une force pour juger des choses qu’on ignore.
« Admettons, selon le sage dicton, que « des goûts et des couleurs on ne discute point. » Nous ne parlerons donc ni couleurs ni dessin, mais nous irons visiter le Salon en braves bourgeois que nous sommes, nous regarderons et nous jugerons avec notre jugeote d’imbéciles.
« Laissons les artistes se chamailler sur le faire et le savoir-faire, sur les tendances et les réminiscences, sur le jour de plein air et le jour d’atelier, sur les conventions de l’ombre et de la perspective, sur les modifications que les voisinages font subir aux tons, sur les valeurs et les taches. Peu nous importent ces disputes. Nous sommes des naïfs qui allons regarder des images, rien de plus.
« Oui, nous regarderons des images, mais à travers ces images nous regarderons aussi le peintre qui les a conçues ; et voilà ce qui sera la partie vraiment intéressante de notre promenade ; nous ferons ensemble un petit voyage d’agrément dans l’esprit des artistes et dans leurs intentions. Cela, c’est notre droit.
« Entendons-nous bien. Je ne les chicanerai pas, je l’ai dit, sur leur école ni sur leur mérite artistique, mais je mettrai à nu leurs idées, leurs croyances, les raisons qui les ont déterminés dans le choix de leurs sujets, toute la banale poésie des Orientales couchées, toute la bêtise des scènes attendrissantes, tout le grotesque historique et pompeux du Gaulois aux longues moustaches. Je dévoilerai leurs niaises combinaisons pour vous émouvoir, simples gens. Nous constaterons, en regardant les gestes outrés ou faux des personnages peints, l’enfantillage des procédés, toute la mauvaise littérature que les peintres mettent dans leur peinture, enfin.
« Si vous saviez, si vous saviez, comme c’est abominable à voir, quand on regarde avec la pensée, toute cette peinture à esprit, et à sentiments, cette peinture à émotions tendres, dramatiques ou patriotiques, cette peinture larme à l’œil et romanesque, cette peinture anecdotique, historique, faits divers, familiale ou polissonne, cette peinture qui raconte, qui déclame, qui enseigne, qui moralise ou qui pervertit. Donc, quand nous aurons considéré ce tableau, mes amis, nous regarderons l’homme qui peint, nous constaterons chacune de ses intentions indiquées dans chacun de ses gestes, nous verrons ses ficelles et ses machinations, toute la complication de sa banalité. Ce ne sera pas joli, mais nous rirons. »
Reste à savoir si MM. les artistes peintres seraient tous enchantés de cette nouvelle manière de faire le Salon.
Donc, au point de vue absolu et technique, personne n’a le droit de juger, car les uns sont incompétents et les autres prévenus par éducation et par profession.
Ainsi dans les lettres.
Si quelqu’un, par exemple, voulait avoir une opinion autorisée sur la valeur réelle d’une œuvre, à qui pourrait-il s’adresser, parmi les écrivains connus ou diplômés ?
M. Leconte de Lisle est considéré par le plus grand nombre des jeunes rimeurs et des lettrés comme le plus remarquable des poètes depuis la mort de Victor Hugo. Or l’Académie l’a repoussé plusieurs fois avec un mépris évident. Si M. Théodore de Banville s’était présenté au suffrage des Immortels, il est vraisemblable qu’on l’eût traité de la même façon, car parmi les Quarante eux-mêmes, s’il en est beaucoup sans talent, il en est peu sans passion.
On en pourrait peut-être trouver quatre ou cinq, mais pas dix assurément, dégagés de tout parti pris.
On a raconté que M. Octave Feuillet, le romancier élégant et mondain qu’on connaît, avait déclaré à plusieurs reprises Germinal l’œuvre la plus grande et la plus géniale née en France depuis vingt ans.
Si vraiment M. Feuillet apprécie ainsi ce livre colossal, il montre un rare et admirable exemple d’indépendance artistique.